Alia Menchari est la première femme à avoir piloté un avion au sein de la compagnie nationale tunisienne. Nous l’avons rencontrée chez elle et elle a accepté de nous raconter son parcours exceptionnel.
Nous avons décidé de partager avec vous ses propos dans leur intégralité.

Alia Menchari: confidences de la première femme commandant de bord et pilote d’avion en ­Tunisie

Je suis Alia Menchari, commandant de bord à Tunisair depuis 1981.

Avant d’être pilote, j’ai été élève pilote. Je suis entrée à Borj El Amri en 1976. C’était une année un peu exceptionnelle, parce qu’avant, pour intégrer l’école de pilotage, il fallait passer un concours et en 1976, on avait changé la procédure. On a commencé l’informatisation de l’orientation des études supérieures. Seulement moi, j’ai eu mon bac au lycée Carnot de Tunis, un bac français donc, et nous n’étions pas intégrés au ­système. J’ai dû me battre pour accéder à l’école de pilotage. Il était hors de question que je renonce à ma passion. Il faut savoir qu’avant, je faisais du vol à voile (vol en planeur) à Jbel Ressas, parce que je rêvais depuis mes 12 ans de devenir pilote. La lecture du petit prince de Saint-Exupéry m’en avait donné envie. Mais mes parents estimaient que c’était de la folie. Ils ne croyaient pas qu’une femme arabe et musulmane puisse devenir pilote. Alors je me suis battue. J’ai toujours été bonne élève et après l’obtention de mon bac, devant mon insistance, mes parents ont décidé de m’aider et de me soutenir.

Mon dossier de réorientation est passé au conseil ministériel et c’est comme ça que j’ai pu intégrer l’école après quelques semaines du début de l’année académique.

Mes camarades qui avaient été admis dès le début ont commencé leur apprentissage et ont passé la sélection-vol qui est un test que l’on passe au bout de 9 heures de vol en double (stagiaire et instructeur). Ce test permet de déterminer si le stagiaire a les bons réflexes, s’il peut devancer l’avion, s’il a l’esprit d’anticipation et de matérialisation, s’il a vraiment ce qu’il faut pour devenir pilote, s’il peut accomplir plusieurs actions en même temps… D’ailleurs, il paraît que les femmes ont de meilleures aptitudes à faire ça, parce qu’elles seraient plus à l’aise dans les opérations multitâches. Mais bon, peu de personnes sont prédisposées à l’admettre. J’ai donc travaillé dur pour rattraper mon retard sur le calendrier et être complètement admise à l’école. Quand je devais passer l’examen, je n’ai pas eu droit à un testeur classique mais à un commandant de bord en personne qui a validé mon passage. J’ai donc fini par intégrer l’école. C’était une école des nations-unies, mais j’étais la seule femme admise dans l’établissement. Je provoquais beaucoup d’interrogation et je suscitais beaucoup de curiosité. Quand je marchais dans la cour ou dans les couloirs, les regards me suivaient. Tout le monde pensait que c’était un caprice qui allait me passer. Une lubie de femme. Tout le monde était convaincu que j’allais abandonner en cours de route et que je ne tiendrai pas jusqu’au bout. Ce n’était pas facile pour moi, car j’étais une personne très timide et réservée. Me trouver au centre de l’attention me gênait. J’ai fait de l’aïkido donc j’avais de l’assurance, mais je n’appréciais pas d’être considérée comme une curiosité. Étant très sociable, j’ai tout de même réussi à m’intégrer facilement.

J’ai passé le test théorique pour lequel j’ai obtenu, en 1978, le prix présidentiel, ce qui a provoqué quelques petites rancœurs.

Par la suite, nous avons commencé la pratique pendant quatre ans. Lorsque les avions n’étaient pas bons, je rejoignais les mécaniciens pour essayer de comprendre le problème. J’ai toujours discuté avec eux pour mieux comprendre le fonctionnement des avions. Je les connaissais depuis Jbel Ressas et étaient mes amis. On a fini nos études à Borj El Amri. On a fait nos stages aux États-Unis, on est revenu et on a été recruté par Tunis Air. Je croyais avoir fait mes preuves et ne devoir rien prouver à personne. Pourtant mon recrutement a provoqué une grande polémique. De nombreux hommes doutaient de mes capacités de pilote parce que j’étais une femme.

Alia Menchari avec BCE

Je voulais piloter le Boeing 737 qui était le nouvel avion de l’époque, mais on a refusé et on a préféré que je sois sur le Boeing 727 qui se pilote à 3. Pour certains, l’idée que je me retrouve seule dans le cockpit avec un autre homme était tout simplement impensable. Il fallait que nous soyons 3, c’est plus sûr. J’entendais des ­aberrations comme ça, à longueur de temps. Chacun y allait de ses sous-entendus et j’étais dégoûtée. Ça m’a un peu affectée… après la qualification sur le Boeing 727 se faisait Maroc. Donc j’y suis allée pour passer mon test. À cette époque-là, chaque test était éliminatoire, nous n’avions pas le droit à l’erreur. Nous n’avions pas le droit aux secondes chances. Nous subissions une grosse pression pour chaque qualification et moi, parce que j’étais une femme, je devais absolument faire mes preuves et être irréprochable dans mon rendement. Ces difficultés que j’ai rencontrées m’ont poussé à devoir exceller. L’excellence était devenue une habitude. Finalement, ceux qui pensaient me mettre les bâtons dans les roues m’ont rendu service. Ils m’ont poussé à me surpasser. J’ai réussi mes qualifications et je devais faire mes adaptations en ligne, donc passer un certain nombre d’heures en double avec un instructeur pour avant d’être lâché. La grande question qui se posait alors était de savoir qui voulait bien être mon instructeur, parce que personne ne voulait s’en charger. Une femme dans un cockpit? Jamais de la vie !

Nous étions en 1981. J’ai compris par la suite qui ceux qui s’opposaient à ma présence, n’avaient, en fait, jamais connu de mixité : ils n’ont pas côtoyé de filles à l’école, ni au lycée. Encore moins à Borj El Amri.

Finalement, un instructeur très ouvert d’esprit, tout en étant très rigoureux dans sa formation m’a pris sous son aile. Là encore, mon test de lâché a provoqué beaucoup de remous. Personne ne voulait me faire passer mon examen, jusqu’à ce qu’un commandant de bord, réputé pour sa grande sévérité, décide de me faire passer mon épreuve. Il m’a donné un circuit difficile, qui n’est pas le circuit ordinaire (Tunis-Paris/ Paris-Tunis).

J’ai suivi le parcours qu’on devait suivre pour devenir commandant de bord: Tunis-Genève, Genève-Zurich, Zurich-Genève, Genève-Tunis. Quand on sait que Genève-Zurich est une petite étape, constituée de terrains montagneux et qui nécessitait beaucoup de manœuvre. C’est vous dire la difficulté de l’épreuve.

Et il n’arrêtait pas de me poser de questions. À la fin de mon vol, lorsque nous sommes revenus à Tunis, il finira par m’avouer qu’il a tout fait pour essayer de me perturber, de me déconcentrer et de m’énerver pour m’obliger à craquer et à rater mon épreuve. Il était venu pour m’éliminer, mais j’ai réussi à l’épater. Mon lâché a été validé.

J’ai donc été un copilote confirmé à Tunisair et j’ai ­navigué avec de nombreux commandants de bord, y compris ceux qui s’opposaient à la mixité dans le cockpit. Chaque vol était un test. D’ailleurs après ma première grossesse et mon congé de maternité, j’ai repassé tous les tests à nouveau, alors que la réglementation stipule qu’il suffit de passer quelques heures au simulateur et quelques heures de vol après. Mais non, il m’a fallu repasser toutes les épreuves. Mon bébé était encore tout petit (2 mois) et je l’allaitais encore. Pour me décourager on m’envoyait sur des vols vers Khartoum ou en rotation sur Djedda. Mon époux qui était également commandant de bord subissait ce régime avec moi. On nous confiait des vols en même temps, de sorte qu’aucun de nous ne puisse tenir le petit en l’absence de son autre parent. Il nous fallait le confier à sa grand-mère, je devais me servir de tire-lait. Mais on a tenu bon. Il était hors de question qu’on laisse croire qu’une femme mariée ne pouvait pas piloter, qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants. Non, une femme a le droit de vivre sa vie sociale pleinement, d’évoluer dans son métier normalement, tout en étant une femme à part entière et sans être un homme déguisé. Au bout d’un an et demi, cet acharnement s’est un peu tassé. J’ai fini par incarner le rôle de la femme rebelle, celle qui refusait la norme établie. D’ailleurs, il faudra attendre 9 ans pour qu’une autre femme rejoigne les rangs. En me battant pour mes droits, je me suis battue pour celui de toutes celles qui sont venues par la suite. Et pour être honnête, elles sont toutes exceptionnelles.

Devenir commandant de bord a aussi constitué pour moi un défi. Mes anciens instructeurs sont venus me dire de passer mon stage de commandant de bord sur Tuninter qui venait de démarrer son activité. Au début, je n’ai pas accepté l’idée de passer sur de petits avions, mais ils ont insisté et ont tenu bon. Et j’ai décidé de faire confiance à leur jugement. J’ai fait mon stage de capitaine sur Tuninter. J’y suis restée deux ans. À mon retour à Tunis Air, j’étais commandant de bord confirmé. Ce qui a de nouveau gêné. Ils ont alors décrété que je devais passer un nouveau stage homologué. Il n’y avait rien de tel, mais il fallait en trouver un. Alors, ils ont décidé de me faire passer un stage d’Air-France. Un de mes instructeurs m’a alors dit : Alia, est-ce que ça te dérange qu’on vole ensemble pendant un mois ? Et j’ai répondu pas du tout c’est un plaisir. Dans ce cas, a-t-il repris, passons ce mois de vol ensemble et laisse les faire. J’aurais pu porter plainte, c’était mon plein droit. Mais cela n’en valait pas la peine. Cela risquait de créer encore plus d’animosité. Un mois, c’est vite passé.

Je suis devenue commandant de bord sur 320, ensuite je suis devenue instructeur, puis contrôleur de l’aviation civile. Par la suite je suis passée sur l’Airbus 330. Une nouvelle polémique est née. Mais cette fois, elle n’était pas en rapport avec moi, mais avec notre âge à tous. On nous reprochait d’être trop vieux pour amortir la qualification sur cet avion. Toute la promotion s’est battue pour avoir le droit de passer le test.

Vous savez, quelques années en arrière, le statut des femmes était remis en question sous la pression des intégristes. J’étais instructeur et contrôleur dans le simulateur et je faisais passer des tests à une femme commandant de bord et à une copilote femmes. Avez-vous la moindre idée de la rareté d’une telle situation ? C’est une situation exceptionnelle dont il faut être fier. Même les plus grandes compagnies aériennes dans le monde, ne peuvent pas se vanter de pareille combinaison. Alors, la compagnie aérienne ­n’hésite pas, pour les journées de la femme, de valoriser son personnel féminin et de mettre en avant des tandems de pilote et copilote féminins, lorsque les combinaisons sont possibles (sur l’A-330, il n’y a pas de copilote femme).

Je partirai bientôt à la retraite, mais je suis entrain de réfléchir de plus en plus à la création d’une association des pilotes femmes. Au début, je m’y refusais, je ne voulais pas accentuer la discrimination. On est pilote indépendamment du genre. Mais depuis quelques temps, je commence à y penser. Il faut protéger les droits de la femme. Pour nous rien n’est jamais gagné. Les mentalités mettent beaucoup de temps à évoluer. On le voit même avec les passagers. Il n’est pas rare que les hôtesses nous rapportent les inquiétudes des voyageurs, de savoir qu’une femme est aux commandes de l’avion.

Alors, je pense beaucoup à cette association pour les femmes pilotes, mais également à ce que je vais faire. Une fois que je serai à la retraite je me consacrerai à ma deuxième passion, celle que je partageais avec feu mon époux. Il était cavalier professionnel et aimait beaucoup les chevaux. Tous les deux nous avons construit cette maison et nous avons commencé l’élevage de chevaux. On envisage de faire un concours équestre qui portera son nom : Naoufel Lachheb. Nous voulons lui rendre hommage. C’était un cavalier reconnu. Donc, je continuerai à m’occuper de mon élevage de chevaux (pur sang arabe, selle français, pur-sang anglais) j’ai un centre agréé par l’État d’insémination, je suis juge international de saut d’obstacle.

Alia Menchari

Toute ma vie, je me suis donnée corps et âme à la ­compagnie pour laquelle je travaillais. Comme le cas pour tout le personnel navigant. C’est avec elle que nous sommes mariés. Nous l’aimons et nous lui sommes dévoués. Nous n’avons pas d’étés, pas de fêtes, pas de vacances, pas de jours fériés, pas d’anniversaires. Lorsque le devoir nous appelle, nous répondons présent. Alors l’idée de ne plus voler me fait un petit pincement au cœur, mais d’autres projets me passionnent. Je vous en ai donné un rapide aperçu. Je vous en parlerai en temps voulu et vous en dirai davantage au bon moment.


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