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Hager Karoui est une femme qui porte de nombreuses casquettes. Son parcours est riche et inspirant. Elle s’est illustrée ces dernier temps par l’administration du groupe Sayeb Salha. Un groupe qui : « qui défend les femmes contre les insultes sexistes, notamment dans l’espace public, les médias, la publicité » et bien plus encore. Hager Karoui a accepté de participer à une série d’interviews réalisées pour La Sultane et nous l’en remercions.

Hager Karoui

Parlez-nous un peu plus de vous de vous

Hager Karoui : Maman de trois filles et actuellement à la retraite, je suis docteur en médecine diplômée de la faculté de Lyon. Après plus de 30 ans à soigner les enfants, j’ai signé mon premier livre Chroniques des années cactus, dans lequel je brosse une puissante fresque de la société tunisienne au cours d’une période historique particulièrement tourmentée et fait participer le lecteur à la vie quotidienne d’une famille bourgeoise tunisoise. 
Je viens d’achever la rédaction d’un second livre : Fatima, l’héritière controversée, l’histoire romancée de la brève vie de la fille du prophète de l’islam Mohamed, telle que nous la suggèrent les “hadiths” sunnites et chiites fréquemment antinomiques. Un exemple classique de violences familiales perpétrées par l’ombrageux Omar Ibn al Khattab particulièrement peu connu pour sa délicatesse envers les femmes. 

L’idée de départ m’a été livrée par « Les derniers jours de Muhammad », écrit par l’universitaire tunisienne Hela Ouardi. J’ai eu à cœur de lever le voile sur les circonstances de l’existence tragique volontairement occultée par les musulmans sunnites de « cette héritière encombrante qui a été assassinée », selon les chiites.  

Comment est né le groupe Facebook “Sayeb Salha” ?

Hager Karoui : Dans le sillage de l’affaire Weinstein, en octobre 2017, le hashtag #MeToo créé dix ans plus tôt par la militante féministe américaine Tarana Burke a libéré la parole des victimes d’agressions et de harcèlement sexuels. #MeToo  a rapidement pris une dimension virale sur les réseaux sociaux. Sa version francophone #balancetonporc appelle à briser l’omerta et rapporte des témoignages allant du sexisme quotidien et du harcèlement de rue aux agressions sexuelles. Balance Ton Porc est le seul site qui permet aux victimes de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol de poster anonymement leur témoignage et d’échanger ensemble. Avec ces deux mouvements, les femmes ont tout mis sur la table : du plus banal au plus grave, toutes les manifestations du patriarcat sont dénoncées. L’objectif est que la peur change de camp.

Trois ans après, quel est le bilan ? La parole est libérée, elle est mieux écoutée mais la conversation générale lancée dans toute la société est loin d’être terminée. #EnaZeda, le #MeToo tunisien né suite à une affaire de harcèlement sexuel impliquant un député de Qalb tounis a déclenché un vaste mouvement de libération de la parole sur les réseaux sociaux du pays. Le groupe Sayeb SalhA défend les femmes contre les insultes sexistes, notamment dans l’espace public, les médias, la publicité. La naissance de ce groupe a pour origine l’infecte campagne de dénigrement dont ont fait l’objet les deux femmes tunisiennes prétendant à la magistrature suprême : Abir Moussi et Selma Elloumi . Notre démocratie est balbutiante, et nous apprenons le droit à vivre libre, mais tous les arguments ne sont pas légitimes.

Couverture du groupe Sayeb Salha

Tous les jours, les tunisiennes qu’elles soient femmes publiques ou anonymes sont attaquées dans leur dignité et courent le risque d’être suspectées d’avoir « couché » si elles bénéficient d’une promotion professionnelle ou d’être traitées de « pute » quand leur look vestimentaire ne convient pas à certains.
Les critiques oui, mais pas les représentations réductrices et genéralisantes!
Le groupe Sayeb SalhA aspire à élaborer un réseau de vigilance contre le sexisme dans le langage ordinaire au sein des milieux professionnels (journalisme, corps enseignant, médical..), au niveau des images et des pubs sexistes qui ont la peau dure telles celles relatives aux lessives ou aux automobiles. Sayeb SalhA s’élève contre les « pute ! », « salope ! », «Bonniche », «Harza » criés à tout propos et les allusions sexuelles en guise d’argumentation.

Terrain fertile pour la discrimination et le harcèlement, le sexisme doit être signalé et dénoncé à tous les niveaux, national comme International y compris les propos sexistes émanant des amis Fb en procédant à des captures d’écran. La journaliste militante féministe française Benoite Groult a dit : « Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours » . Le sexisme, il vaut mieux en parler trop que pas assez.

« Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours »

Benoite Groult

Parlez-nous de la personne que vous admirez le plus ou de l’événement qui vous a le plus influencé ?

Hager Karoui : Nombreuses sont les personnalités qui se sont engagées en faveur des femmes, et le phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Les hommes n’hésitent plus à monter au créneau pour défendre le soi-disant, « sexe faible ». Le féminisme n’est pas l’apanage des femmes et la gent masculine s’évertue de plus en plus à le démontrer. À mes yeux, deux personnalités ont bousculé les mentalités et sont les principales incarnations du féminisme. 

  1. Le Président Habib Bourguiba et son célèbre code du statut personnel tunisien, qui régit les questions relatives au mariage, au divorce et à l’héritage. Ce code est époustouflant à plusieurs titres, car contrairement aux réformes dans d’autres pays de la région, il s’écarte considérablement de certaines traditions juridiques islamiques telles que la polygamie, le mariage des enfants, le mariage forcé et la répudiation. 
  2. La seconde personnalité est l’éminente politicienne française, pionnière des droits des femmes, Simone Veil qui a dirigé la campagne pour légaliser le droit à l’avortement en France. C’est la personne la plus responsable de l’avancement des droits juridiques des femmes au cours du XXe siècle. Elle est certainement celle dont le nom revient le plus souvent, à chaque fois que la loi qui porte son nom est mentionnée. Aujourd’hui, même si les femmes ne sont pas familières avec ses nombreuses réalisations, elles se souviennent de son nom chaque fois que l’avortement et d’autres droits à la contraception sont discutés.

Que retenez-vous de votre parcours ? Et qu’aimeriez-vous qu’on retienne de vous ?

Hager Karoui : Même si nous sommes frileuses à nous impliquer dans le travail associatif, chacune de nous à son niveau peut faire avancer les choses sans pour autant déployer une grande énergie, en dénonçant le sexisme qui sévit sur les réseaux sociaux, au travail, dans le cadre familial, les médias, la publicité… L’important est d’alerter et de réveiller les consciences afin de lutter contre le sexisme banalisé qui se tapit partout. Les Tunisiennes rencontrent des difficultés à témoigner du harcèlement subi au quotidien. Le langage accessible pour parler de ces traumatismes et ces mauvaises expériences fait défaut. Masturbation, pénis, pénétration sont des termes « grossiers », obscènes souvent bannis du lexique familial et que toute femme de bonne vertu ne doit pas prononcer. 

Le fait qu’une femme parle de harcèlement, ou plus généralement de sexualité, déroge, est inconvenant et altère « l’image socialement valorisée » de la femme. Par ailleurs, les textes légaux entretiennent un flou en préconisant la « pudeur » et les « bonnes mœurs ». « Qu’est-ce que cela signifie exactement ? » , ces « termes imprécis » est la porte ouverte qui permet aux juges, avocats et harceleurs de faire ce qu’ils veulent. Mon espoir est que les femmes se mettent en ordre de bataille pour organiser une solidarité au féminin, transgénérationnelle et surtout transpartisane. La solidarité masculine est le rempart du patriarcat. Elle a réussi à diviser les femmes et crée une concurrence entre elles (diviser pour mieux régner en somme). 

La solidarité n’est pas dans le tempérament des femmes, qui ont plus l’habitude de jouer des coudes dans la sphère public. Avec un peu de bienveillance, les femmes peuvent se rassembler afin d’échanger et de trouver des solutions pour avancer vers la parité, car elles connaissent les mêmes difficultés de parcours et les mêmes expériences. Comment s’imposer dans un monde encore très majoritairement masculin? Comment faire face aux critiques, aux remarques sexistes voire aux insultes subies fréquemment ? Et cela, au-delà des clivages religieux, générationnels, politiques. Notre intérêt commun : mener ensemble le combat contre le sexisme. L’émancipation des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes, même si les hommes sont les bienvenus. Quand l’une d’entre nous est attaquée de façon sexiste, c’est à chacune d’entre nous de réagir, indifféremment de tous bords.

Quel est votre livre préféré ? Celui que vous avez aimé cette année ? Celui que vous recommandez autour de vous, sans la moindre hésitation ? 

Hager Karoui : Le livre qui m’a bouleversée et que je relis régulièrement est Via Mala de John Knittel publié en 1934. C’est l’histoire d’un parricide collectif qui ébranle l’impartialité du juge chargé de l’enquête. Il y a quelques jours, j’ai entamé le livre du Professeur Saida Douki co-écrit avec docteur Hager Karray Le voile sur le divan.

Pour finir, quel conseil donneriez-vous à une version plus jeune de vous (si aujourd’hui, vous croisiez la personne que vous étiez à 20 ans)

Hager Karoui : Mon avertissement : ne jamais laisser s’installer l’irrespect. C’est la porte ouverte à toutes les dérives. Gisèle Halimi l’a martelé à plusieurs reprises : « Ne laissez rien passer dans les gestes, le langage, les situations, qui attentent à votre dignité. 100 % des femmes ont été victimes au moins une fois dans leur vie de comportement sexiste ou agression sexuelle. Sifflements, injures, mains aux fesses, frottements et parfois mêmes viols viennent très majoritairement d’hommes. Il faut sensibiliser les jeunes femmes au sexisme banalisé. Toute fille a le droit de dire “cela ne me convient pas”». 

Cela peut paraître anodin d’appeler une salariée “ma petite”, tahfouna, aroussa, et pourtant ces propos s’ancrent dans un rapport de force paternaliste. Les interpellations familières de ce type sont perçues par 58 % des femmes comme inappropriées. Donc la remarque peut être à la fois gentille et déplacée. C’est un sexisme sournois qui marginalise la femme de façon insidieuse.

Ne laissez rien passer dans les gestes, le langage, les situations, qui attentent à votre dignité.

Gisèle HalimiAvocate

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