Monia Ezzalfani, vous avez accepté de répondre aux questions de la Sultane et nous vous en remercions.

Parlez-nous de vous, de votre parcours, de ce que vous faites, de votre monde et dites-nous quelle est la chose la plus importante de votre vie professionnelle ?

Monia Ezzalfani : Le monde que je me suis créé est une mosaïque à multiples facettes, qui me ressemble finalement. Pour commencer, je suis maman de deux enfants Shady et Lyne. J’ai grandi et étudié en partie en Tunisie et je travaille dans la recherche médicale. À vrai dire, je n’ai pas atterri dans ce domaine par hasard. Ayant perdu ma mère à un jeune âge, à cause d’un cancer, j’ai vu une certaine souffrance qui m’a anéantie et je cherchais à être dans le domaine médical sans faire partie du corps médical.

À mon époque, à l’obtention de mon baccalauréat, ce genre de métier n’était pas assez répandu. J’ai dû faire un choix entre mes deux centres d’intérêt qui sont les mathématiques et la médecine. Ainsi, j’ai opté pour une école préparatoire pour intégrer une école d’ingénieurs. J’ai découvert la spécialité de biostatistique dans mon école d’ingénieur qui offre la possibilité de combiner entre les mathématiques et la médecine. Cette spécialité était très peu demandée, nous n’étions que cinq dans ma promotion ! Les autres étudiants privilégiaient les spécialités menant à des métiers « sûrs » dans les banques ou les grandes entreprises. J’ai fait ensuite un doctorat en santé publique en France et aux États-Unis pour me spécialiser dans le domaine médical.

Depuis, je travaille dans la recherche médicale en cancérologie. J’aide aux développements des nouvelles thérapies à travers la mise en place d’essais cliniques permettant d’étudier un médicament et de le mettre sur le marché. J’ai la chance d’avoir un métier à multiples casquettes, car il y a d’autres axes dans mon travail. Il y a l’axe de la recherche fondamentale où je suis amenée à mettre en place, étudier et publier des nouvelles méthodologies dans des contextes particuliers de la maladie du cancer et l’axe de l’enseignement universitaire où je donne des cours à différents niveaux de masters.

Dans mon travail, je vois des personnes et des familles effondrées face à la maladie. Heureusement, on progresse et le combat continue. Mais, confrontée tous les jours à la maladie, même uniquement à travers son écran et les dossiers patients, n’est pas simple. Je voulais encore accompagner, et accompagner autrement. Inspirée par la culture de la médecine holistique, et le fameux dicton mieux vaut prévenir que guérir, j’ai fait, en parallèle de mes études et mon métier, une formation de sophro-coach qui consiste à accompagner les personnes avec des techniques de sophrologie. Celle-ci ne remplace pas un traitement médical. Mais elle s’appuie sur des techniques de respiration, de relaxation et d’activation du corps et de l’esprit pour apporter un bien-être physique et mental.

Elle se positionne comme un accompagnement utile pour faire face à de nombreux troubles comme : la fatigue, le stress, les troubles du sommeil, la douleur, l’anxiété, les acouphènes, les difficultés de concentration, les dysfonctions sexuelles… On peut la retrouver ainsi dans plusieurs domaines comme la préparation à l’accouchement des femmes enceintes, la préparation mentale d’un sportif, ou d’un salarié au sein d’une entreprise. Cette formation de sophro-coach m’a permis de m’enrichir sur le plan personnel et surtout en tant que maman.

J’ai pu aussi mettre en place, bénévolement, tout un programme de bien-être basé sur la sophrologie dans différentes classes de l’école primaire de ma fille et accompagner les élèves pour bien commencer leurs journées. J’ai suivi une formation de coach professionnel certifié qui m’a permis d’accompagner des personnes pour les aider à retrouver détente, sérénité, lâcher-prise, amélioration de leurs capacités respiratoires…

La sophrologie, ainsi que le coaching, travaillent sur l’axe présent futur et sur un travail de prospection. Nous possédons toutes les clés de notre bonheur et réussite. Il nous suffit de prendre pleinement le temps pour les chercher à l’intérieur de nous. Ce domaine me réapprend tous les jours que changer le monde commence par le processus très personnel de changer soi-même. Tout changement commence par une action quelle que soit son ampleur. Rappelons-nous que pour parcourir des kilomètres, on commence par un tout premier pas.

Pour finir sur mon parcours professionnel, ce qui m’importe le plus, ce qui m’inspire et me booste, est aider et accompagner l’humain avec des méthodes nouvelles et innovantes. Mon approche est de prendre l’individu dans son ensemble : corps et esprit, en les alignant et en en prenant soin dès notre jeune âge.

Parlez-nous des différents projets sur lesquels vous travaillez en ce moment et expliquez-nous la naissance de ces concepts. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’aller dans ce sens-là ?

Monia Ezzalfani : Nous vivons dans une société où le « vite, toujours plus vite » est la règle d’une vie en course permanente ! On s’habitue à cette notion de rapidité qu’on retrouve partout. Prenons l’exemple des fast-foods qui incitent à manger rapidement et parfois mêmes debout. Des études récentes ont montré que plus de 80 % de personnes respirent presque exclusivement et de façon superficielle dans la partie haute de la poitrine.

Il s’agit d’une respiration qui reflète un niveau de stress ou de tension élevé. Mais, «ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue ». LynSha concept est né de ce constat : et si on essayait la « slow-life » dans une société où tout s’accélère partout ? Il est né aussi, car il n’y a pas de meilleur cadeau pour soi que de prendre son temps, car l’organisme humain déteste tout simplement d’être bousculé. Il réplique par du stress, des troubles digestifs, cardiaques, de la tension musculaire, et même des kilos. Alors, apprenons à prendre notre temps !

Inspirée de la médecine holistique et la médecine douce, qui sont un mode de vie fascinant et dont la base est la prévention des maladies, l’attention accordée à la cause de la maladie, et surtout l’entretien du corps et de l’esprit, j’ai développé LynSha comme une véritable philosophie qui consiste à vivre en pleine conscience et à savourer le ici et maintenant pour profiter de la slow-respiration, la slow-food, la slow-reflexion, et tout simplement la slow-life !

Lynsha s’adresse à chaque personne qui voudrait se connecter à son intérieur pour l’exprimer à l’extérieur, et pour trouver la quête du sens de sa vie. Il répond, en particulier, à un besoin personnel d’une maman de deux enfants avec un quotidien accéléré. Il reprend d’ailleurs les trois lettres des prénoms de mes enfants Shady et Lyne.

Shady et Lyne

Ce que je voulais proposer à travers ce concept est une expérience unique à travers des voyages au cœur de soi. Nous organisons, entre autres, des voyages de bien-être dans un cadre verdoyant, propice à la méditation et au partage de précieux moments. C’est un concept unique dans son genre qui permet de se ressourcer, de se retrouver autour de la slow-life, prendre le temps pour soi et mettre en veille la surcharge et la sur-sollicitation mentale, et en particulier chez les femmes.

La première particularité du concept est qu’il est axé sur des activités multidisciplinaires comme le Qi Qong, Shiatsu, yoga, sophrologie, l’art thérapie, la musicothérapie et des ateliers de réflexion. D’autre part, étant persuadée que cette philosophie de vie est à enseigner dès le plus jeune âge, car l’enfant est le premier pilier d’un monde meilleur à travers son épanouissement, la deuxième particularité de LynSha est qui est adapté et ouvert aux enfants. Nous leur proposons des activités de bien-être, de yoga, de sophrologie, des ateliers de lecture, et des ateliers créatifs. Tout cela est organisé et se fait en parallèle avec les activités des adultes de telle sorte que les personnes venant en solo, en couple avec ou sans enfants puissent profiter pleinement d’un temps calme…

Quelle est la chose que vous feriez maintenant si vous disposiez de ressources différentes ? Comment vous projetez-vous dans 5 ans?

Monia Ezzalfani : Dans ces circonstances particulières de la crise sanitaire liée à l’épidémie de la Covid-19, et cette période qui n’est pas facile, notre seul pouvoir et action possible est de savoir tirer le meilleur de cette situation sur l’échelle individuelle et collective…

Si les ressources sont là, mes projets porteront sur l’écologie, l’environnement et l’économie sociale et solidaire. Pour faire face à la difficulté de beaucoup de famille en Tunisie qui se trouvent dans une situation financière critique, ou avec une situation précaire qui peut que s’accentuer à cause de la crise, la recherche d’une utilité collective doit primer.
Je pense que l’économie sociale et solidaire est la clé. Elle peut apporter une solution pérenne et une réponse à des nombreux enjeux de société contemporaine tout en passant par les innovations sociales et respectant l’environnement, la santé ou de l’égalité des chances. 

Beaucoup de projets à l’initiative des associations ou/et des citoyens sont en cours en Tunisie. J’ai initié récemment une action totalement bénévole dans ce sens en créant une cagnotte pour aider les familles sans aucune ressource. Nous commençons par une phase test avec un petit budget. L’idée est dans le développement durable, c’est-à-dire lancer un petit projet pour chaque famille dans le besoin pour qu’elle puisse assurer ses besoins d’une façon durable et indépendante d’une aide ponctuelle qui fait que reporter la précarité de la famille de quelques semaines voire de quelques mois. L’idée est aussi de créer des emplois et de faire profiter toute la société et la faire évoluer.

Se projeter dans 5 ans est difficile encore une fois dans ces circonstances inédites qui nous ont appris de vivre autrement, qui nous ont appris finalement de vivre la slow life, et qui nous ont appris que rien ne peut être planifié dans l’absolu. 
Nulle part dans le monde, on s’attendait à vivre, début 2020, enfermé et confiné chez soi ainsi.

Néanmoins, l’Homme ne peut pas exister sans se projeter, sans rêver et sans partager ses rêves et son existence. Dans 5 ans, je n’ai pas envie de me projeter personnellement à travers un projet personnel ou individuel, mais j’ai envie plutôt de me projeter tout simplement dans un monde meilleur où la nature est respectée et où la valeur humaine est sa loi, car on est capable de réinventer tous les jours et on peut réaliser des rêves de grandeurs tout en restant pieds sur terre !

Parlez-nous des défis que vous rencontrez ?

Monia Ezzalfani : Je pense que la liste de mes défis actuels rejoint celle de beaucoup de femmes, entrepreneur, maman qui cherche à assurer le quotidien des enfants avec le moins de temps, et de garder son énergie sur la durée. C’est finalement chercher à trouver le juste-milieu et l’équilibre entre une vie pleinement active et une vie où la slow life est inévitable.

Pour l’anecdote, et pour remonter dans le temps et parler des défis que j’ai rencontré auparavant, ayant été une maman à un jeune âge, où mes études d’école d’ingénieur étaient encore en cours, la société s’est permis de me juger et de me condamner à rentrer dans une case, même avant d’écouter ma version, j’entendais sans cesse et parfois même à travers uniquement le regard : « enceinte », mais elle va arrêter ses études, elle ne va pas y arriver, elle va devoir s’occuper de son bébé, et tas d’autres réflexions et anticipations liées à des stéréotypes existants et bien définis sur mon propre avenir et mes propres souhaits 🙂

Finalement, chaque jour, de nouveaux défis se présentent, se motiver et se réinventer pour adapter sa méthode et stratégie est aussi un vrai défi. C’est pourquoi croire en notre puissance et en notre capacité d’adaptation est aussi important pour faire face à tous les défis.
Nous pouvons aussi dire que les défis sont là pour nous apprendre à nous écouter de l’intérieur et à être unique dans nos pensées et à aller jusqu’aux bouts de nos souhaits et rêves.

Parlez-nous de la personne que vous admirez le plus ou de l’événement qui vous a influencé ?

Monia Ezzalfani : Ma vie a changé quand nous avons appris que ma mère avait un cancer.
Ma vie a pris une direction totalement différente, ma perception de voir les choses aussi. 
Elle m’a appris un tas de choses avant son décès, mais aussi après. 

Je l’admire pour tout ce qu’elle était et j’espère qu’elle est fière de moi là où elle est. Elle est partie jeune, allah yarhamha. Mais Maman n’a pas disparu de ma vie. Elle en fait partie intégrante. Elle vit partout en moi et aussi à travers de tous mes projets et ma perception de voir les choses.
Je garde d’elle la femme forte qui aimait la vie et souhaitait la croquer à pleines dents. Elle était joyeuse pleine d’humour, de force et de joie de vivre. Elle adorait passer du temps avec ses proches et profiter d’eux, elle était souriante et pleine de vie. C’est cette lumière en elle qui me guide dans mon quotidien.

Elle continue à m’apprendre même après son décès. Ce qu’elle m’apprend, c’est que j’étais beaucoup plus forte que je ne l’imaginais. Même si parfois je n’en suis plus si sûre.
Elle m’apprend que toutes les émotions sont légitimes. Mais qu’il faut savoir les gérer.
Elle m’apprend à discerner ce qui est important. Elle m’apprend qu’on peut regagner confiance dans la vie. Qu’on peut rencontrer des gens extraordinaires. Qu’il faut choisir un métier qui nous plaît et qui est aligné avec notre passion ; même s’il est moins rémunérateur ou ne correspond pas aux attentes des autres. Et ce n’est qu’un début d’apprentissage, son apprentissage continue tous les jours.

Je n’ai rien de particulièrement philosophique à dire. Et je ne peux pas affirmer qu’il est possible de surmonter un deuil. Je pense que la douleur ne s’efface pas. Mais on apprend à vivre avec.

Quel est votre livre préféré ? Celui que vous avez aimé cette année ? Celui que vous recommandez autour de vous, sans la moindre hésitation ?

Monia Ezzalfani : Je suis old-school. 
J’aime beaucoup le livre de Sun Tzu, l’art de la guerre.
Ce que je retiens de ce livre qu’il ne faut jamais avoir un plan B pour réaliser son rêve ! Ce n’est pas intuitif, mais le livre racontait, entre autres, l’histoire d’un guerrier. Lorsqu’il partait en guerre, il encerclait tout le village sans laisser d’issue pour que les villageois ne puissent pas s’échapper. Et à chaque fois, il gagnait la guerre. 

Il expliquait que si l’on ne prévoyait aucune issue ; l’homme et la femme savent qu’ils vont mourir. Ils vont donc se battre avec ce qu’on appelle l’énergie de désespoir. Ils vont se battre avec ce qu’ils ont entre les mains. Et une seule femme ou un seul homme peut battre des dizaines de guerriers. Mais, s’il y a une issue possible, certains vont s’échapper. D’autres vont hésiter. Et peu vont tout donner et tout cela va créer une confusion.
L’art de faire la guerre est donc l’art de gagner une guerre avant qu’elle ne commence.
Nous pouvons faire l’analogie entre le cerveau et la guerre. Si on crée une issue dans notre cerveau par rapport à notre rêve ; nous sommes en train de créer implicitement une faillite pour notre rêve ! 
N’ayez pas de plan B si vous voulez réaliser vos rêves 🙂

Pour les films, j’aime le film western de Sergio Leone « et pour quelques dollars de plus » qui témoigne la persévérance du réalisateur d’une part, et qui symbolise, d’autre part, le cycle de la vie et de la mort à travers un duel théâtralisant la dernière chance de vivre, le tout rythmé par la musique de la montre de poche de l’indio. 
À travers ce film, le réalisateur met en avant la seule chose, d’après lui qui vaille la peine d’être vécue. À savoir l’amitié. Et il présente son deuxième axe de foi qui est la famille. 
Ces deux axes se basent finalement sur l’amour !
Je ne vais pas spoiler le film, et je vous laisse le découvrir si vous aimez le monde de Western. 

Pour les chansons, J’aime beaucoup la chanson de Bob Marley «three little birds ». J’adore cette chanson qui donne du peps. Elle nous rappelle de ne pas nous faire de soucis ; car, toutes les petites choses vont bien et que tout ira bien !
Elle me rappelle aussi mon escapade à l’ouest des États-Unis entre la Californie et le Nevada.
Par ailleurs, cette chanson a été entendue aussi dans le film, je suis une légende avec Will Smith. 

Pour finir, quel conseil donneriez-vous à une version plus jeune de vous ?

Monia Ezzalfani : Pas de conseil en particulier à donner. À vrai dire, j’en donne rarement, et j’invite souvent à ne pas les suivre (rire). 
Néanmoins, je pense qu’on peut offrir une oreille attentive, bienveillante et inspirante ; pour donner un avis ou poser les questions qui permettent à la personne elle-même de se guider.

Mais, si je croise la Monia que j’étais à 20 ans ; j’ai envie lui dire et sans aucune prétention (rire) de continuer ainsi. Ne surtout rien changer. La vie t’apprendra et la lumière te guidera.
Les épreuves de la vie sont là pour nous apprendre et nous faire évoluer. Nos expériences sont notre force et notre apprentissage pour un futur meilleur.
Ce qu’il nous fait avancer dans la vie, en quelques sortes est nos erreurs avant la conviction et l’ambition.


N’oubliez pas de nous suivre et de vous abonner à notre contenu


Article paru dans La Sultane #52