SocioScènes

Ibn al-Jazzar et Constantin, le Kairouanais oublié à Salerne

Au Xe siècle, le médecin Ibn al-Jazzar reçoit ses patients chez lui, loin des cours princières, et rédige le Zad al-musafir, manuel traduit en latin sous le nom de Viaticum. Enseigné à Salerne, ce texte y circule porté par Constantin l'Africain, sans que le nom de son auteur kairouanais y soit toujours rappelé.

Kairouan, au Xe siècle : comment la ville est-elle devenue un foyer de savoir médical ?

sans l'un, l'autre n'aurait rien eu à transmettre

Au Xe siècle, Kairouan vit dans une Ifriqiya qui change de maîtres. En 909, les Fatimides, dynastie chiite, renversent les Aghlabides et s'installent dans la région. Ils fondent Mahdia en 921, avant qu'en 973 le calife al-Mu'izz ne quitte l'Ifriqiya. Dans ce contexte politique mouvant, la ville reste pourtant un foyer de savoir reconnu.

Selon l'Histoire générale de la Tunisie, Kairouan compte alors sa propre école de médecine, illustrée notamment par Ishaq ibn Imran et Ziyad ibn Khalfun. C'est dans cette ville qu'Abu Ja'far Ahmad ibn Ibrahim ibn Abi Khalid, dit Ibn al-Jazzar, né vers 898 et mort vers 980, passe toute sa vie. Il s'y forme auprès d'Ishaq ibn Sulayman al-Isra'ili, médecin juif né en Égypte, venu servir la cour aghlabide puis la cour fatimide.

Qui était Ibn al-Jazzar, le médecin qui recevait chez lui et refusait les cours princières ?

Ibn al-Jazzar ne cherchait pas les honneurs de la cour. Il recevait ses patients chez lui, où un aide préparait les remèdes dans le vestibule avant qu'il ne les prescrive lui-même. La tradition raconte qu'il refusa d'entrer au service des princes, préférant cette pratique directe et presque intime, où le médecin restait accessible à qui venait frapper à sa porte.

Son œuvre majeure, le Zad al-musafir wa qut al-hadir, les « Provisions du voyageur et nourriture du sédentaire », est un manuel de médecine pratique. Ce texte dépassa vite les frontières de la langue arabe : traduit en grec sous le titre Ephodia, en hébreu, puis en latin sous le nom de Viaticum peregrinantis, il fut enseigné à Salerne, première école de médecine de l'Europe chrétienne.

Qui est Constantin l'Africain, et comment son chemin l'a-t-il mené de Carthage au Mont-Cassin ?

Constantin l'Africain voit le jour à Carthage, aux portes de Tunis, vers 1020. Marchand ou lettré voyageur selon les récits qui nous sont parvenus, il finit par sauter à bord d'un navire et arrive en Italie du Sud, à Salerne, vers 1077. Les débuts n'ont rien d'une installation triomphale : vous l'imaginez sans peine, lui qui y vécut d'abord dans la pauvreté.

Constantin ne s'attarde pourtant pas à Salerne. Il quitte la ville et gagne le monastère du Mont-Cassin, où l'abbé Desiderius l'accueille avec joie. C'est entre ces murs qu'il se fait moine, lui, le médecin venu d'Ifriqiya. Il y restera jusqu'à sa mort, en 1087.

Qu'a appris l'Europe du Viaticum, et que reste-t-il de cet héritage aujourd'hui ?

Constantin l'Africain a fait paraître plusieurs de ces traductions sous son propre nom, sans jamais citer les auteurs arabes qui les avaient écrites : le Viaticum n'est autre que le Zad al-musafir d'Ibn al-Jazzar.

Grâce à ces pages, l'école de Salerne, première école de médecine de l'Europe chrétienne, a reçu la médecine de Galien et d'Hippocrate telle que les médecins arabes l'avaient déjà recueillie et enrichie.

Le nom d'Ibn al-Jazzar n'a pourtant pas sombré dans l'oubli : un prix le porte aujourd'hui à la Faculté de médecine Ibn El Jazzar de Sousse, hommage à une École de médecine de Kairouan qui, en son temps, avait rayonné jusqu'en Europe par ses traductions.

L'histoire de la médecine, ici, ne voyage pas à sens unique.

De Kairouan à Salerne, en passant par le silence du Mont-Cassin, le nom d'Ibn al-Jazzar s'est perdu derrière celui de son traducteur. Le médecin qui recevait ses patients chez lui et le moine qui porta son œuvre jusqu'en Italie n'ont jamais partagé la même gloire, mais vous le savez désormais : sans l'un, l'autre n'aurait rien eu à transmettre. Le Zad al-musafir, devenu Viaticum, a nourri des générations de médecins qui ignoraient tout de Kairouan. À nous, aujourd'hui, de ne plus l'ignorer.

Questions fréquentes

qui était ibn al-jazzar
Ibn al-Jazzar (Abu Ja'far Ahmad ibn Ibrahim ibn Abi Khalid), né vers 898 et mort vers 980, est un médecin de Kairouan formé auprès d'Ishaq ibn Sulayman al-Isra'ili. Il recevait ses patients chez lui, où un aide préparait les remèdes avant qu'il ne les prescrive lui-même, et refusa d'entrer au service des princes.
qu'est-ce que le zad al-musafir et le viaticum
Le Zad al-musafir wa qut al-hadir (« Provisions du voyageur et nourriture du sédentaire ») est le manuel de médecine pratique écrit par Ibn al-Jazzar. Traduit en grec (Ephodia), en hébreu puis en latin sous le nom de Viaticum peregrinantis, il fut enseigné à Salerne, première école de médecine de l'Europe chrétienne.
qui est constantin l'africain
Constantin l'Africain est né à Carthage vers 1020, marchand ou lettré voyageur selon les récits. Arrivé à Salerne vers 1077 après avoir vécu dans la pauvreté, il quitte la ville pour le monastère du Mont-Cassin, où l'abbé Desiderius l'accueille et où il se fait moine jusqu'à sa mort en 1087.
pourquoi le nom d'ibn al-jazzar a-t-il été oublié en europe
Constantin l'Africain a fait paraître ses traductions sous son propre nom, sans citer les auteurs arabes qui les avaient écrites : le Viaticum n'est autre que le Zad al-musafir d'Ibn al-Jazzar. C'est ainsi que l'école de Salerne a reçu la médecine de Galien et d'Hippocrate telle que les médecins arabes l'avaient recueillie et enrichie, sans toujours rappeler le nom de l'auteur kairouanais.
que reste-t-il d'ibn al-jazzar aujourd'hui
Le nom d'Ibn al-Jazzar n'a pas sombré dans l'oubli : un prix le porte aujourd'hui à la Faculté de médecine Ibn El Jazzar de Sousse. C'est un hommage à l'école de médecine de Kairouan qui, en son temps, avait rayonné jusqu'en Europe par ses traductions.

La lettre aux lectrices

Le meilleur de La Sultane, une fois par semaine : idées et société, économie et écologie, culture et art de vivre.

Votre adresse sert uniquement à vous envoyer la lettre. Désinscription en un clic dans chaque envoi. En savoir plus sur vos données

← Retour à la rubrique