La conquête arabe de l'Afrique byzantine s'étend de 647 à 705 : une première incursion à Sbeïtla, la fondation de Kairouan loin de Carthage, l'alliance puis la rupture avec Koceila, chef des Awraba, et la résistance de la Kahena, reine de l'Aurès, avant la naissance de l'Ifriqiya.
Comment l'Afrique byzantine bascule-t-elle au VIIe siècle ?
l'ancienne Afrique romaine, écrit Bessis, « s'islamise rapidement et s'arabise lentement ».
Au VIIe siècle, l'Afrique est une province de l'Empire byzantin, gouvernée depuis Carthage par un exarque. En 646, l'exarque Grégoire fait scission et se proclame empereur, affirmant l'autonomie de cette Afrique face au pouvoir central.
C'est dans ce climat qu'en 647 survient la première incursion venue d'Égypte : le gouverneur Abdallah ibn Saad l'emporte à Sbeïtla sur le patrice Grégoire, qui y laisse la vie, avant que la région soit pillée. Pendant près de vingt ans, la crise qui agite le califat interrompt ces expéditions, jusqu'à une nouvelle campagne de pillage en Byzacène, vers 666-667.
Pourquoi Kairouan tourne-t-elle le dos à Carthage ?
Nommé gouverneur d'Ifriqiya par le calife omeyyade de Damas, Oqba ibn Nafi fonde en 670 Kairouan, ville-camp installée au centre du pays. Le choix du site dit déjà une intention : bâtir une capitale neuve, loin de Carthage, plutôt que de s'installer dans l'ancien ordre urbain.
Destitué en 674, Oqba cède la place à Abu al-Muhajir Dinar, qui change de méthode. Face aux Berbères, il préfère la conciliation à l'affrontement : il bat puis rallie Koceila, chef des Awraba. À Kairouan, la ville nouvelle porte à la fois l'alliance et la conquête.
L'entente ne dure pas. Revenu au pouvoir en 681, Oqba humilie Koceila pendant sa grande chevauchée vers l'ouest du Maghreb ; au retour, en août 683, il tombe dans une embuscade tendue par celui-ci à Tahuda, près de Biskra, et y est tué. Les Arabes évacuent Kairouan, où Koceila s'installe à la tête d'une large confédération berbère, jusqu'à sa défaite et sa mort en 688-689, entre Kairouan et Sbeïtla, face à Zuhayr ibn Qays, l'ancien lieutenant d'Oqba.
Qui était la Kahena, reine de l'Aurès ?
Son nom véritable reste incertain. Les Arabes la nommaient Al Kahina, « la devineresse » ; les généalogistes berbères et les chroniqueurs retiennent plutôt Dihya, ou l'une de ses variantes, Daya, Dehiya, Dahya, Damya, Dihia, Tihya, tant les transmissions orales ont brouillé l'orthographe. Ibn Khaldoun, après avoir reconstitué sa généalogie, tranche pour Dihya. Cette incertitude tient aussi au silence des sources locales sur cette époque : tout ce qu'on sait d'elle vient de chroniques arabes, écrites longtemps après les faits.
Ce que l'on sait avec plus d'assurance, c'est sa position : veuve du roi des Jerawa, une tribu berbère Butr de l'Aurès oriental, elle en aurait pris la tête. Quand Hassan marche sur l'Aurès après avoir pris Carthage, elle descend de sa montagne, détruit Baghaya et écrase les troupes arabes près de Meskiana. Une victoire qui fait d'elle, pour un temps, le dernier rempart berbère face à la conquête.
La victoire ne tient pas non plus. La Kahena contraint Hassan à se replier jusqu'en Cyrénaïque, mais ses troupes pillent la Byzacène, les populations sédentaires se détournent d'elle, et vers 700 (701 selon Boularès, entre 700 et 704 selon Bessis) elle est vaincue et tuée dans l'Aurès lors d'une dernière bataille. Selon l'Histoire générale de la Tunisie (tome II, p. 39), Hassan forme alors avec les otages berbères deux corps auxiliaires et en remet le commandement aux fils mêmes de la reine.
Qu'est-ce que ce demi-siècle change, et que garde-t-on encore aujourd'hui ?
Vers 693-695, le calife Abd al-Malik confie à Hassan ibn Nu'man la charge d'achever la conquête. Il revient en Ifriqiya autour de 699 et reprend Carthage, mais la vieille cité, capitale punique, romaine, vandale puis byzantine pendant plus d'un millénaire, ne retrouve plus jamais ce rang : son rôle se déplace vers Tunis, qui s'affirme à ses côtés. En 703 ou 704, l'Ifriqiya devient une province de l'empire omeyyade, confiée au gouverneur Musa ibn Nusayr.
De ce demi-siècle, entre 647 et 705, vous retenez surtout un contraste de rythmes : l'ancienne Afrique romaine, écrit Bessis, « s'islamise rapidement et s'arabise lentement ». Le pouvoir a changé de nom et de centre, mais le fond du pays, ses villes et ses campagnes, continue de se transformer à son propre pas, longtemps après que les nouveaux cadres se sont installés.
De Sbeïtla à Tunis, un demi-siècle a suffi à redessiner la carte. Carthage s'efface, Kairouan s'impose, et l'Ifriqiya prend la place de l'ancienne Afrique byzantine. Mais ce basculement raconte aussi des résistances : Koceila et la Kahena, l'allié humilié et la reine de l'Aurès, rappellent que la terre a résisté avant de se transformer. L'islamisation va vite, l'arabisation prend son temps, et les deux mémoires, celle des conquérants et celle des Berbères, continuent de se répondre plutôt que de s'effacer l'une l'autre.