Après la destruction de Carthage en 146 avant J.-C., Rome transforme ce territoire en province, l'Africa : c'est l'origine du nom qui désigne aujourd'hui tout un continent. Refondée par Jules César puis Auguste, Carthage renaît, tandis que blé puis huile d'olive font de cette terre le grenier de Rome, sans jamais effacer le fond punique et berbère.
146 avant J.-C. : comment Carthage détruite devient-elle l'Afrique romaine ?
la certitude que l'Histoire, ici, ne s'est jamais écrite en une seule langue
En 146 avant J.-C., la troisième guerre punique s'achève par la destruction de Carthage. Rome anéantit sa rivale et transforme ce territoire en une province, l'Africa (l'Africa vetus). Vous tenez là l'origine du nom qui, depuis, désigne tout un continent : une défaite devenue administration romaine.
Il faudra attendre Jules César pour que Carthage renaisse. Reprenant un projet déjà porté par Caius Gracchus, il décide la création de colonies romaines en Afrique. Carthage est ainsi refondée comme colonie romaine, d'abord sous César, puis sous Auguste : la cité punique rasée redevient une ville, cette fois romaine.
Pourquoi l'Afrique est-elle devenue le grenier de Rome ?
Si vous cherchez l'origine de cette richesse, elle tient d'abord au blé. Selon l'historienne Sophie Bessis (Histoire de la Tunisie, chapitre II), la province d'Afrique est d'abord vouée à cette céréale, embarquée vers Rome pour nourrir la capitale de l'Empire. À partir du IIe siècle, l'économie provinciale s'ouvre à une autre culture, l'olivier, qui vient compléter le blé sans jamais l'évincer.
Dougga illustre cette prospérité agricole à sa manière. Vieille cité numide marquée par l'empreinte de Carthage, dont témoigne encore son mausolée libyco-punique, elle devient sous Rome un pagus rattaché à une colonie voisine. Loin d'être une création romaine ex nihilo, Dougga montre comment l'ancien monde punique et berbère s'est mis, terres et savoir-faire compris, au service du grenier de Rome.
Qu'est-ce qui survit du monde punique et berbère sous la toge romaine ?
Sous l'autorité de Rome, la langue punique n'a pas disparu. Dans plusieurs cités, elle est restée la langue officielle au Ier siècle après J.-C., et des inscriptions en punique se lisent encore jusqu'au IVe siècle. Ce fond ancien, loin de s'effacer, a continué de vivre à l'ombre des institutions romaines.
Les grandes réalisations urbaines, elles, portent la marque de Rome sans effacer ce substrat : l'amphithéâtre de Thysdrus (El Jem), bâti au IIIe siècle, compte parmi les plus vastes de tout l'Empire après le Colisée et figure aujourd'hui au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Comment l'Afrique devient-elle une terre de penseurs chrétiens, avant de basculer ?
Avant de s'éteindre, l'Afrique romaine donne naissance à une pensée chrétienne de premier plan. Carthage voit naître, vers 155, Tertullien, premier grand écrivain chrétien de langue latine ; il meurt vers 220. Un siècle plus tard, l'évêque de la même ville, Cyprien, meurt en martyr en 258. Vous retrouvez cette même terre derrière Augustin, né en 354 à Thagaste, aujourd'hui Souk Ahras, en Algérie, d'une mère chrétienne, Monique, et d'un père païen ; il étudie à Madaure puis à Carthage.
Cette effervescence intellectuelle traverse pourtant une Afrique fragilisée. Au IIIe siècle, la crise économique et monétaire de l'Empire, aggravée par les épidémies, interrompt les constructions, notamment à Hadrumetum (Sousse). Le basculement survient au siècle suivant : les Vandales de Genséric, venus d'Espagne, débarquent en Afrique en 429, prennent Hippone en 431, puis Carthage en 439. Sept siècles de présence romaine s'achèvent ainsi sur cette terre.
De Carthage renée à Dougga restée fidèle à ses racines puniques et berbères, en passant par les colonnes de l'amphithéâtre de Thysdrus qui dominent encore la plaine, l'Afrique romaine ne raconte pas l'histoire d'une terre effacée par Rome, mais celle d'un monde qui a su se couler dans une toge sans jamais oublier ce qu'il portait dessous. Le grain puis l'huile qui partaient vers Rome, les inscriptions puniques qui continuaient de se lire sur les pierres, le pagus de Dougga qui gardait ses usages anciens : tout dit la même chose, une province qui a nourri l'Empire tout en restant, au fond, elle-même. C'est peut-être ce qui frappe le plus quand vous vous tenez devant les gradins d'El Jem ou le mausolée de Dougga : la certitude que l'Histoire, ici, ne s'est jamais écrite en une seule langue.