Fatima al-Fihri, riche héritière originaire de Kairouan installée à Fès avec sa famille, consacre sa fortune à fonder la mosquée al-Qarawiyyin, devenue la plus vieille université du monde encore en activité. Portrait d'une femme dont le nom est resté dans l'ombre des savants qu'elle a permis de former.
Qui était la jeune Kairouanaise devenue bâtisseuse de savoir ?
un nom de femme peut se perdre derrière des surnoms, jamais l'œuvre qu'elle a bâtie.
Elle voit le jour à Kairouan, en Ifriqiya, au début du IXe siècle, sous l'émirat des Aghlabides. Sa famille ne manque de rien : son père, Mohammed ibn Abd-Allah al-Fihri al-Qurayshi, est un riche marchand kairouanais, et le foyer où elle grandit, aux côtés de sa sœur Maryam, est aisé et uni.
Dans cette maison, l'éducation n'est pas réservée aux garçons : le père tient à ce que ses deux filles reçoivent une instruction soignée. Très vite, Fatima se distingue par son esprit alerte et sa soif de connaître, une curiosité qui ne la quittera jamais.
Pourquoi sa famille a-t-elle quitté Kairouan pour s'installer à Fès ?
Fatima al-Fihri naît à Kairouan, au tout début du IXe siècle, dans la maison d'un marchand, Mohammed al-Fihri. Rien, dans ce berceau tunisien, ne laisse deviner la ville qui deviendra la sienne : Fès, à l'autre bout du Maghreb, où sa famille choisit de refaire sa vie.
Les Fihri ne partent pas seuls. Ils rejoignent environ trois cents familles qui quittent Kairouan pour s'exiler au Maroc, à l'époque où Fès vit sous le règne du sultan Moulay Idriss II. C'est dans cette ville d'adoption, devenue la sienne, que Fatima grandira, puis mourra, vers 880.
Qu'a-t-elle fondé en 859, et pourquoi est-ce resté la plus vieille université du monde ?
À la mort de son père, puis de son mari, Fatima hérite d'une fortune immense. Plutôt que de la garder pour elle, elle choisit d'en faire un legs tourné vers le savoir. En 859, à Fès, elle fonde la mosquée al-Qarawiyyin, « celle des Kairouanais ». L'héritage d'un père devient ainsi autre chose qu'un bien de famille : un lieu ouvert à qui vient apprendre.
La mosquée grandit en université, et traverse les siècles sans perdre sa vocation première. Aujourd'hui, l'UNESCO la tient pour la plus ancienne université du monde, un titre que peu d'institutions peuvent revendiquer. Fatima al-Fihri reste l'autre nom de cette histoire : celui d'une femme qui a changé un héritage privé en bien commun.
Pourquoi son nom est-il resté si longtemps dans l'ombre, et pourquoi ressurgit-il aujourd'hui ?
Son nom même s'est longtemps effacé derrière ses surnoms. Fatima al-Fihriya, née vers 800 à Kairouan et morte en 880 à Fès, était surnommée Omm al-bannine, « mère des deux fils », ou Omm al-Cassim, « mère de Cassim ». Dans l'usage de son temps, une femme se nommait par ses fils plutôt que par elle-même, et c'est cette habitude qui a longtemps tenu lieu de biographie : on retenait avant tout qu'elle était mère, bien plus rarement qu'elle avait fondé une université.
Son nom a resurgi en 2019, lorsque l'association Muslims for Progressive Values a créé le Prix Visionnaire Fatima Al-Fihria et l'a remis à Bochra Bel Haj Hmida, à Washington. En choisissant ce nom pour récompenser une femme d'aujourd'hui, l'association rappelait qu'il désigne celle qui a fondé l'Université Al Karaouiyine, à Fès, au Maroc, en 859, la plus ancienne université du monde. Des siècles après ses surnoms de mère, c'est bien son propre nom qui porte aujourd'hui la distinction.
De Kairouan à Fès, de l'héritage d'un père à la fondation d'une université qui allait traverser les siècles, l'histoire de Fatima al-Fihri tient en une phrase simple : un nom de femme peut se perdre derrière des surnoms, jamais l'œuvre qu'elle a bâtie. Chaque personne qui franchit aujourd'hui le seuil de la Qarawiyyin marche, sans toujours le savoir, dans les pas d'une Kairouanaise qui a choisi de transformer un héritage de famille en portes ouvertes sur le savoir, pour des générations qu'elle ne connaîtrait jamais.