Au premier vrai jour de chaleur, les villes tunisiennes se vident vers la côte. La plage, les terrasses, les sorties qui s’étirent tard dans la nuit, l’été ouvre un espace que le reste de l’année tient resserré. Pour les femmes, cet espace est double. Il est celui d’une visibilité assumée, robe légère, maillot, corps exposé au soleil et aux autres. Il est aussi celui d’une exposition au sens le plus littéral, celle qui appelle le commentaire, le regard appuyé, parfois le geste.

La liberté estivale est réelle. La pression qui l’accompagne l’est tout autant. Tenir les deux dans la même phrase, sans en sacrifier une à l’autre, c’est la seule manière honnête de décrire ce que vivent les Tunisiennes entre juin et septembre.

Une visibilité qui se conquiert chaque été

La plage tunisienne, un acquis ordinaire

Il serait faux de raconter l’été tunisien comme une parenthèse de contrainte. La plage tunisienne est un lieu mixte, populaire, bruyant, où des femmes de tous âges et de tous milieux se baignent, lisent, discutent, surveillent les enfants. Cette présence n’a rien d’exceptionnel et tout d’ordinaire, et c’est précisément ce qui en fait un acquis. L’été est l’un des rares moments où l’occupation féminine de l’espace public devient massive, diurne, décomplexée.

Le calcul discret derrière chaque tenue

Mais l’espace n’est pas neutre. Le choix d’un maillot, d’une plage plutôt qu’une autre, d’une heure de baignade, n’est presque jamais un choix purement personnel. Il intègre, en amont, une évaluation du regard. Une femme qui se demande si telle tenue passera à Hammamet mais pas dans sa ville d’origine ne fait pas un caprice esthétique, elle calcule une exposition sociale. Cette arithmétique discrète, invisible pour qui ne la pratique pas, est le coût caché de la liberté estivale. La liberté existe, elle se paie en vigilance.

Le harcèlement de rue, une donnée structurelle

Que disent les chiffres, et de quand datent-ils ?

Pour mesurer cette vigilance, il faut sortir des impressions et regarder les chiffres, en les datant honnêtement. L’étude CREDIF de référence sur la violence fondée sur le genre dans l’espace public, menée en 2016, reste la plus citée : 75,4 % des Tunisiennes déclaraient avoir subi une telle violence au moins une fois dans leur vie, le Grand Tunis arrivant en première région. Ces données ont près d’une décennie, et il faut le dire. Elles décrivent moins l’instant que la profondeur d’un phénomène qui ne s’invente pas chaque été.

L’enquête plus récente confirme l’ampleur sous un autre angle. L’enquête nationale de l’Institut national de la statistique sur la violence à l’égard des femmes, menée en 2022 et dont les résultats ont été présentés en mars 2024, établit que 57,1 % des femmes interrogées ont vécu un épisode violent au cours des douze derniers mois. La violence morale et psychologique domine, à 49,3 %, devant la violence sexuelle, 15,6 %. Honnêteté méthodologique oblige : cette enquête a été contestée, le site Kapitalis ayant pointé en novembre 2024 des biais dans sa construction. Reconnaître la critique ne dissout pas le constat, cela en précise la lecture.

L’été ne crée pas la violence, il en change la scène

L’été ne crée pas ces violences, il en modifie la scène. L’espace public se densifie, les corps se découvrent, les interactions se multiplient, et le harcèlement de rue trouve un terrain plus large. La plage, la rue commerçante un soir de juillet, la file d’attente d’un festival, sont des lieux où la frontière entre attention et intrusion se négocie en permanence, et rarement au bénéfice de celle qui la subit — ce sexisme ordinaire qu’il faut d’abord savoir reconnaître avant de pouvoir s’en défendre.

Un cadre juridique réel, une application lacunaire

La Tunisie n’est pas démunie sur le papier. La loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes est l’un des textes les plus complets de la région. Elle retient une définition large de la violence, intègre le harcèlement dans l’espace public, et marque une avancée que peu de pays voisins ont formalisée à ce degré — dernière étape en date d’une longue lutte des Tunisiennes pour leurs droits.

Le décalage se joue dans l’application. Human Rights Watch relevait dès décembre 2022 que la loi ne protégeait pas suffisamment les femmes dans les faits, faute de moyens, de formation des forces de l’ordre et de structures d’accueil. Le média d’investigation tunisien Inkyfada a documenté les mêmes failles : un texte ambitieux, une mise en œuvre qui peine. Pour une femme harcelée sur une plage ou dans une rue, l’existence d’une loi ne garantit ni le dépôt de plainte, ni son traitement, ni sa propre sécurité une fois le signalement fait. Le droit trace une frontière ; le quotidien la franchit souvent sans conséquence.

Ce que disent les chiffres récents

RepèreChiffre
Féminicides recensés en 202427, contre 22 en 2023
Signalements à la ligne verte 1899, du 1er janvier au 31 décembre 20257 397, dont 4 485 liés aux violences faites aux femmes
Centres d’hébergement à l’échelle nationale16 centres, 218 lits
Repères 2024-2026, données communiquées par le ministère concerné et relayées par Business News en mars 2026.

Ces données, communiquées par le ministère concerné et relayées par Business News en mars 2026, disent deux choses à la fois. Elles disent une violence qui tue, 27 fois en une année, et un système qui répond avec des moyens étroits, 218 lits pour tout un pays. Elles disent aussi une parole qui se libère : un signalement suppose un appel, et un appel suppose qu’une femme ait jugé qu’on l’écouterait. La hausse des signalements n’est pas seulement le signe d’une violence accrue, elle est aussi celui d’une tolérance qui recule. Les deux lectures coexistent, et il faut résister à n’en garder qu’une.

Une nuance s’impose sur un autre indicateur. Le centre d’écoute Najyia, porté par l’association Aswat Nissa, a observé une violence sexuelle qui aurait plus que triplé dans ses dossiers entre 2023 et 2025, passant d’environ 5 % à 16 % des cas documentés. Il s’agit d’un échantillon associatif, pas d’une statistique nationale, et c’est à ce titre qu’il faut le lire : un signal de terrain, pas une mesure globale.

Plusieurs générations, plusieurs étés

Les plus jeunes, surexposées jusque dans le téléphone

La pression estivale ne se vit pas de la même façon à vingt ans et à cinquante. Les travaux disponibles, l’enquête de l’INS comme l’étude du CREDIF, font ressortir au style indirect que les plus jeunes sont surexposées, notamment dans l’espace virtuel, où 14,4 % des actes de violence se déroulent selon l’INS, avec un risque accru chez les 15-17 ans. La photo de plage partagée, le commentaire sous une publication, prolongent désormais le regard de la rue dans le téléphone. L’été a gagné une scène supplémentaire.

Après quarante ans, la contrainte change de nature

Pour les femmes plus âgées, la contrainte change de nature plutôt que de disparaître. La liberté de mouvement gagnée avec l’âge et le statut se double souvent d’une charge domestique alourdie : maisons pleines, repas multipliés, invités de la saison. L’été des unes repose sur le travail invisible des autres, et la plage de l’après-midi se mérite après la cuisine du matin. Décrire la liberté estivale sans nommer cette charge serait en donner une image partielle.

Ni victimes, ni insouciantes

La tentation serait de trancher : soit les Tunisiennes sont libres, soit elles sont sous pression. Le terrain refuse ce choix. La sociologue et militante Nabila Hamza, comme l’Association tunisienne des femmes démocrates, l’ATFD, rappellent de longue date que les avancées juridiques tunisiennes, parmi les plus précoces du monde arabe, cohabitent avec des résistances sociales tenaces. Cette cohabitation n’est pas une contradiction à résoudre, c’est l’état réel des choses.

Il faut aussi se garder d’un regard surplombant qui ferait de la plage tunisienne un lieu d’oppression et d’ailleurs un modèle. Le harcèlement de rue n’a pas de frontière, et aucune société ne l’a réglé. Ce qui est tunisien, ici, c’est la manière dont les femmes elles-mêmes, par des stratégies quotidiennes, occupent malgré tout l’espace, le négocient, et l’élargissent saison après saison — à l’image de ces Tunisiennes d’exception dont nous racontons les parcours.

La vigilance n’est pas de la résignation. C’est une compétence, développée faute de mieux, et qui ne devrait pas être nécessaire.

Tenir les deux ensemble

L’été tunisien n’est ni une libération ni une épreuve, il est les deux ensemble, et c’est cette simultanéité qui mérite d’être regardée en face. Reconnaître la pression du regard, les chiffres du harcèlement, les limites d’une loi pourtant ambitieuse, ce n’est pas noircir le tableau, c’est refuser de mentir par omission. Reconnaître, dans le même mouvement, que des femmes de tous âges occupent la plage, la rue et la nuit avec une assurance que rien ne leur a offerte, c’est rendre justice à ce qui a été conquis. La contrainte est réelle. La liberté l’est aussi, et elle ne doit rien à personne. À chaque été qui passe, l’espace que les Tunisiennes tiennent est un peu moins concédé et un peu plus pris.

Questions fréquentes

Quelle proportion de Tunisiennes déclare avoir subi une violence dans l’espace public ?

Selon l’étude de référence du CREDIF sur la violence fondée sur le genre dans l’espace public, menée en 2016, 75,4 % des Tunisiennes déclaraient avoir subi une telle violence au moins une fois dans leur vie, le Grand Tunis arrivant en première région. Ces données ont près d’une décennie.

Que dit l’enquête nationale de l’INS sur les violences faites aux femmes ?

Menée en 2022 et présentée en mars 2024, elle établit que 57,1 % des femmes interrogées ont vécu un épisode violent au cours des douze derniers mois : violence morale et psychologique à 49,3 %, violence sexuelle à 15,6 %. Cette enquête a été contestée, le site Kapitalis ayant pointé en novembre 2024 des biais dans sa construction.

Quelle loi protège les femmes en Tunisie contre le harcèlement ?

La loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, l’un des textes les plus complets de la région : elle retient une définition large de la violence et intègre le harcèlement dans l’espace public. Human Rights Watch relevait dès décembre 2022 que son application reste insuffisante, faute de moyens, de formation des forces de l’ordre et de structures d’accueil.

Combien de féminicides ont été recensés en Tunisie en 2024 ?

27 féminicides ont été recensés en 2024, contre 22 en 2023, selon les données communiquées par le ministère concerné et relayées par Business News en mars 2026. Le pays compte 16 centres d’hébergement pour un total de 218 lits.

Les jeunes femmes sont-elles plus exposées que leurs aînées ?

Les travaux disponibles, enquête de l’INS et étude du CREDIF, font ressortir que les plus jeunes sont surexposées, notamment dans l’espace virtuel, où 14,4 % des actes de violence se déroulent selon l’INS, avec un risque accru chez les 15-17 ans. Pour les femmes plus âgées, la contrainte change de nature : la liberté de mouvement se double d’une charge domestique alourdie l’été.

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Paru dans La Sultane n°104.

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