Un communiqué de limogeage publié sur le compte Instagram de la fédération, puis effacé une heure plus tard. Un remplaçant annoncé, Mondher Kebaier, puis rétracté dans la foulée. En juin 2026, pendant que la sélection tunisienne sortait du Mondial sans le moindre point, la Fédération tunisienne de football (FTF) offrait au pays un autre spectacle, retransmis en direct : celui de sa propre désorganisation. La colère qui a suivi n’a pas visé que des joueurs ou un score. Elle a visé une institution, et derrière elle, une manière de gouverner.
C’est ce déplacement qui mérite l’analyse. Une élimination sportive se digère. Ce qui s’est donné à voir cette semaine-là relève d’autre chose : la mise à nu d’un appareil censé représenter le pays, et qui n’y parvient plus. Pour le comprendre, il faut sortir du terrain.
Quatre sélectionneurs en moins de deux ans
Les faits, d’abord, posément. Sabri Lamouchi, nommé le 14 janvier 2026, a été limogé après le seul match d’ouverture, une défaite 1-5 contre la Suède. Il devient ainsi le premier sélectionneur officiellement écarté alors que le Mondial 2026 est encore en cours. Son successeur, Hervé Renard, nommé le 15 juin avec un contrat courant jusqu’à la fin de la compétition, n’aura dirigé qu’une seule rencontre, la défaite 0-4 contre le Japon, et l’élimination mathématique dès la deuxième journée.
Renard est le quatrième sélectionneur en moins de deux ans. Avant lui, Sami Trabelsi, rappelé en février 2025, avait été démis le 4 janvier 2026 après l’élimination de la Tunisie en huitièmes de la CAN 2025, face au Mali. Puis Lamouchi. Puis Renard. Quatre hommes, quatre projets, en vingt-trois mois.
| Sélectionneur | Nommé | Fin de mission |
|---|---|---|
| Sami Trabelsi | Rappelé en février 2025 | Démis le 4 janvier 2026, après l’élimination en huitièmes de la CAN 2025 face au Mali |
| Sabri Lamouchi | Nommé le 14 janvier 2026 | Limogé après le seul match d’ouverture, défaite 1-5 contre la Suède |
| Hervé Renard | Nommé le 15 juin 2026, contrat courant jusqu’à la fin de la compétition | Une seule rencontre dirigée, défaite 0-4 contre le Japon |
L’éditorialiste Hatem M’rad (Le Courrier de l’Atlas, Tunisie, 22 juin 2026) résume la mécanique d’une formule cinglante.
On recrute des entraîneurs comme on change de chemise.
Hatem M’rad, Le Courrier de l’Atlas, 22 juin 2026
Cette instabilité n’est pas un accident de parcours. Elle est le symptôme d’une institution qui, faute de cap, traite chaque échec comme une crise à éteindre dans l’urgence, jamais comme un problème à comprendre. On limoge pour montrer qu’on agit. Agir et réfléchir ne sont pourtant pas la même chose.
L’amateurisme comme aveu
Le communiqué publié puis supprimé sur Instagram, le nom de remplaçant lancé puis retiré, constituent le fil le plus parlant de cet épisode. Une fédération nationale, l’organe qui parle au nom du pays sur la scène mondiale, a hésité en public, s’est contredite en quelques heures, et a laissé les réseaux sociaux enregistrer son flottement.
La presse tunisienne ne s’y est pas trompée. La Presse a parlé d’« effondrement défensif » et de « déception cruelle ». Le Quotidien a titré, lapidaire, « Et ça continue… ». Sur Mosaïque FM, l’appel au départ du sélectionneur s’est doublé d’un appel au départ de ceux qui l’avaient nommé, tandis que la fédération convoquait une réunion d’urgence et que des supporters réclamaient la démission du président et du bureau.
Ce qui se joue ici dépasse la maladresse de communication. Une institution se reconnaît à sa capacité à tenir une ligne, à assumer une décision, à protéger sa parole publique. Quand cette parole se défait en direct, c’est la crédibilité de l’ensemble qui vacille. Le terrain a livré un verdict sportif ; les coulisses, elles, ont livré un verdict institutionnel.
L’argent et la gouvernance
Des comptes qui ont basculé en deux exercices
Derrière le désordre visible, il y a des chiffres. Les comptes de la FTF documentent un retournement brutal. L’enquête d’Inkyfada (Tunisie, avril 2025) détaille le basculement : un excédent de 22 millions de dinars sur l’exercice 2022-2023 transformé en déficit supérieur à 8 millions de dinars dès 2023-2024, avec des revenus en chute de plus de 40 %. La télévision nationale, à elle seule, devrait environ 14 millions de dinars de droits. Une fédération à court d’argent peine à financer la formation, à entretenir des structures, à se projeter.
Une gouvernance contestée, des visages qui changent
À cette fragilité financière s’ajoute une crise de gouvernance plus ancienne. Wadie Jary, président de la FTF de 2012 à octobre 2023, a été condamné le 20 février 2025 à quatre ans de prison pour corruption (Jeune Afrique, 2025). Son successeur, Moez Nasri, élu en janvier 2025, ancien membre du bureau de Jary, est largement perçu comme une continuité plutôt qu’une rupture. Difficile, dans ces conditions, de promettre un renouveau crédible quand les visages changent mais que le système reste.
Un problème structurel qui vient de loin
Le problème, en réalité, est structurel et il vient de loin. Les clubs survivent à bout de bras, financés par leurs présidents. Les stades se délabrent. Les académies, sous-dotées, ne retiennent pas leurs meilleurs éléments, qui partent se former ailleurs, pendant que les écoles marocaine, égyptienne, ivoirienne ou sénégalaise consolident leur avance. La sélection nationale n’est que la pointe visible de cet édifice fissuré. Changer d’entraîneur ne répare pas des fondations — un constat que l’on retrouve, ailleurs, chaque fois qu’un secteur attend un sursaut institutionnel, à l’image de ce que raconte notre état des lieux des mouvements écolos en Tunisie.
Une colère qui parle d’autre chose
Pourquoi le football touche à la représentation nationale
Reste à comprendre pourquoi cette élimination déclenche une émotion aussi vive, là où d’autres déceptions s’oublient. Le football, en Tunisie comme ailleurs au Maghreb, n’est pas qu’un divertissement. C’est l’un des rares espaces où une nation se voit représentée, nommée, défendue à l’échelle du monde. Quand cette représentation échoue, et surtout quand elle échoue dans le désordre et l’improvisation, le public ne reçoit pas seulement une défaite. Il reçoit le message que ceux qui parlent en son nom ne sont pas à la hauteur de la charge.
C’est ici que le sujet cesse d’être réservé aux amateurs de ballon. La question posée est celle de la confiance dans les institutions, et de la distance entre un peuple et ceux qui le représentent. Cette question, aucune Tunisienne ne peut la tenir pour étrangère, qu’elle suive ou non les matchs. Elle se pose à l’identique dans d’autres domaines : quand une administration promet et ne tient pas, quand une décision officielle est annoncée puis démentie, quand des responsables se succèdent sans qu’une logique se dégage. La fédération de football n’a rien d’unique. Elle est un miroir, plus exposé que les autres parce qu’il fonctionne sous l’œil des caméras — le même miroir que La Sultane tend, sur d’autres terrains, en disséquant un système dans Gaza, an II ou en revisitant le scandale judiciaire de l’affaire Dreyfus.
Pourquoi les femmes ont une raison d’y prêter attention
Les femmes ont une raison particulière de prêter attention à ce miroir. La défiance envers les institutions n’est jamais neutre. Quand un appareil public se révèle incapable de gérer sa propre maison, c’est aussi la capacité de l’État à protéger, à arbitrer, à rendre des comptes qui est mise en doute. Or ce sont souvent les femmes qui dépendent le plus directement du sérieux des institutions, dans la justice, la santé, l’accès aux droits. Une société qui s’habitue à voir ses organes officiels improviser en public s’habitue, insensiblement, à en attendre moins.
Ce que dit le verdict
Le troisième match du groupe, Tunisie-Pays-Bas, s’est joué le 26 juin 2026. Son résultat n’a au fond aucune importance. Quel qu’il soit, le dernier match ne change rien à l’essentiel. L’élimination était acquise dès la deuxième journée, et le diagnostic, lui, était posé bien avant le coup d’envoi du Mondial : déficit financier, gouvernance contestée, formation négligée, instabilité chronique du banc.
La colère de juin n’est donc pas un emportement passager de supporters déçus. Elle est l’expression, par le canal le plus populaire qui soit, d’une exaspération plus large face à des institutions qui semblent ne plus se devoir de comptes. Le football a cette vertu : il rend visible, en quelques jours et devant tout un pays, ce que d’autres dysfonctionnements mettent des années à révéler. Reste à savoir si cette lucidité collective se traduira en exigence durable, ou si elle se diluera, comme tant d’autres, dans la résignation. La vraie question n’est pas de savoir qui dirigera la prochaine défaite. Elle est de savoir ce qu’un peuple est encore en droit d’attendre de ceux qui prétendent le représenter.
Questions fréquentes
Pourquoi la Tunisie a-t-elle changé quatre fois de sélectionneur en deux ans ?
Sami Trabelsi, rappelé en février 2025, a été démis le 4 janvier 2026 après l’élimination en huitièmes de la CAN 2025 face au Mali ; Sabri Lamouchi, nommé le 14 janvier 2026, a été limogé après la défaite 1-5 contre la Suède ; Hervé Renard, nommé le 15 juin 2026, n’a dirigé qu’un match. Soit quatre hommes et quatre projets en vingt-trois mois, symptôme d’une institution sans cap qui traite chaque échec comme une crise à éteindre.
Que s’est-il passé entre la FTF et Instagram en juin 2026 ?
La fédération a publié sur son compte Instagram un communiqué de limogeage, effacé une heure plus tard, et annoncé un remplaçant, Mondher Kebaier, avant de se rétracter dans la foulée. Cette contradiction en public, en quelques heures, a été enregistrée par les réseaux sociaux.
Quelle est la situation financière de la Fédération tunisienne de football ?
Selon l’enquête d’Inkyfada (Tunisie, avril 2025), un excédent de 22 millions de dinars sur l’exercice 2022-2023 s’est transformé en déficit supérieur à 8 millions de dinars dès 2023-2024, avec des revenus en chute de plus de 40 %. La télévision nationale devrait à elle seule environ 14 millions de dinars de droits.
Qui dirige la FTF et pourquoi sa gouvernance est-elle contestée ?
Wadie Jary, président de 2012 à octobre 2023, a été condamné le 20 février 2025 à quatre ans de prison pour corruption (Jeune Afrique, 2025). Son successeur Moez Nasri, élu en janvier 2025, ancien membre du bureau de Jary, est largement perçu comme une continuité plutôt qu’une rupture.
En quoi cette crise du football concerne-t-elle les femmes ?
Parce que la défiance envers les institutions n’est jamais neutre : quand un appareil public se montre incapable de gérer sa propre maison, c’est la capacité de l’État à protéger, arbitrer et rendre des comptes qui est mise en doute. Or ce sont souvent les femmes qui dépendent le plus directement du sérieux des institutions, dans la justice, la santé et l’accès aux droits.
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Paru dans La Sultane n°104.


