En 2024, la Tunisie a dépassé pour la première fois les dix millions d’arrivées touristiques, puis les onze millions en 2025, en hausse de 9,8 %, selon l’Office National du Tourisme Tunisien. Ces chiffres racontent l’économie du pays. Ils ne disent rien de l’autre été, celui que les Tunisiens se réservent à eux-mêmes et qui n’entre dans aucun bilan de devises : la descente vers la côte, les soirées qui s’étirent sur les terrasses, les journées sans rendez-vous.

Cet été-là n’intéresse pas les statistiques. Il mérite pourtant qu’on s’y arrête, parce qu’il porte une compétence devenue rare et que l’industrie mondiale du bien-être s’emploie aujourd’hui à revendre : ne rien faire sans avoir à s’en justifier.

L’été tunisien, un mode de vie

À quoi ressemble vraiment l’été tunisien ?

Il faut commencer par décrire ce qui se passe réellement, sans le parer de vertus qu’il n’a pas. L’été tunisien, ce n’est pas le resort fermé et la piscine à débordement. C’est d’abord la plage populaire, gratuite, encombrée, où des familles entières s’installent dès la fin de l’après-midi. C’est la vie qui se déplace dehors, la nuit, quand la chaleur retombe. Cette géographie est sociale autant que météorologique : dans un pays où la climatisation reste un luxe, on vit la nuit parce que le jour est invivable.

Un art de vivre, ou une nécessité ?

Cette nuance change tout. Ce que l’on pourrait prendre pour un art de vivre relève d’abord d’une nécessité. La terrasse n’est pas seulement un décor convivial, c’est la pièce la plus fraîche du logement quand le béton a chauffé toute la journée. Le repas tardif, la promenade de minuit, l’enfant qui dort à une heure du matin ne traduisent pas une indiscipline méridionale. Ils traduisent une adaptation à un climat dur et à un pouvoir d’achat qui ne permet pas de refroidir l’air à volonté.

Le grand déplacement vers la côte

À cela s’ajoute un mouvement de fond bien réel : le déplacement interne. Au premier vrai jour de chaleur, l’intérieur du pays se vide vers le littoral. On rejoint la maison de famille, le village d’origine, la chambre prêtée par un cousin. Ce tourisme-là ne se mesure pas en nuitées d’hôtel et n’apparaît dans aucun classement, parce qu’il ne passe presque jamais par le marché. On dort chez les siens, on cuisine soi-même, on partage les frais. La côte appartient alors moins aux voyageurs étrangers qu’aux familles tunisiennes qui s’y replient le temps d’un été — celles-là mêmes qui font, saison après saison, l’art de vivre tunisien entre mer et traditions.

Qui a vraiment droit à la pause ?

Reste la part de la pause qui se vit vraiment sans contrepartie : les heures sans programme, la sieste assumée, la conversation qui ne mène nulle part, le café qu’on fait durer. C’est cette compétence, modeste et précieuse, qui intéresse ce dossier. Mais il faut dire aussitôt qu’elle n’est pas distribuée également. Pour beaucoup de femmes, l’été n’allège pas la charge, il l’alourdit. La maison se remplit, les repas se multiplient, les invités s’enchaînent. La trêve des uns repose sur le travail des autres : celles qui préparent, servent, rangent, recommencent.

Le sociologue franco-algérien Rachid Amirou a montré combien le repos lui-même est socialement organisé, jamais un pur temps vide. L’été tunisien le confirme : il y a ceux qui décrochent, et celles qui font tourner la maison pour qu’ils le puissent. On ne peut pas faire l’éloge de la pause sans nommer cette asymétrie.

Une partie du fare niente collectif est financée par un labeur féminin qui, lui, ne prend pas de vacances.

La pause dans l’histoire et la culture

Otium et neg-otium : et si le travail était l’exception ?

Pour saisir ce que la pause peut avoir de légitime, il faut remonter à l’idée que toutes les sociétés ne traitent pas l’oisiveté de la même façon. La culture occidentale moderne en a fait un vice, ou au mieux une récompense qui se mérite après l’effort. Cette hiérarchie n’a rien d’universel. Le latin distinguait l’otium, le temps pour soi, l’étude, le repos, et le neg-otium, son contraire, le négoce, l’affaire, ce qui nie le loisir. Le mot le dit : c’est le travail qui est défini comme l’absence de repos, et non l’inverse. L’ordre de priorité que nous tenons pour évident a donc déjà été pensé autrement.

Waqt, dahr, zaman : ce que dit la langue arabe du temps

La langue arabe, de son côté, offre une vision du temps plus fine que notre opposition sommaire entre travail et repos. Elle ne possède pas un seul mot pour « le temps » mais plusieurs, qui découpent des réalités différentes. Le waqt désigne un temps court et fini, attaché à une action précise : le moment juste, l’instant opportun, celui de la prière par exemple. Le dahr renvoie au temps long, à la durée, presque au destin. Le zaman dit le temps cosmologique. Cette richesse a fait l’objet de travaux universitaires : l’ouvrage collectif dirigé par Anna-Teresa Tymieniecka, « Timing and Temporality in Islamic Philosophy and Phenomenology of Life » (Springer, 2007), explore précisément ces distinctions.

Il faut ici se garder d’un contresens séduisant. Le waqt n’est pas un éloge de l’oisiveté. Il ne célèbre pas le fait de ne rien faire, il désigne au contraire la justesse d’un moment, la coïncidence entre un acte et son heure. Y voir une philosophie maghrébine du farniente serait le surinterpréter, et plaquer sur une notion exigeante un sens qu’elle n’a pas. Ce que cette langue suggère, plus sobrement, c’est qu’il existe un temps pour chaque chose, et qu’attendre le bon moment n’est pas perdre son temps. C’est déjà une autre économie de l’attention que celle de l’urgence permanente.

Le rythme des saisons dans la vie maghrébine

Le rythme des saisons, dans la vie maghrébine, a longtemps porté cette intelligence du moment. Une société largement agricole et pastorale composait avec la chaleur, les récoltes, les périodes creuses, sans prétendre lisser l’année en un flux de productivité continue. L’été n’y était pas une parenthèse arrachée à l’année utile, mais une saison à part entière, avec ses contraintes et ses relâchements propres.

Une lacune dans la recherche

Il faut toutefois être honnête sur l’état du savoir. La sociologie maghrébine a très peu travaillé l’oisiveté comme objet en soi. On trouve des recherches solides sur la jeunesse, les loisirs, les sociabilités du voyage : l’ouvrage collectif « Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques », recensé dans Critique internationale en 2014, en témoigne. Mais le temps vide, le fait de ne rien faire, la pause pour elle-même, n’ont pas suscité d’enquête dédiée comparable à ce qui existe ailleurs. Cette lacune est en soi un signe. Ce qui se vit comme une évidence quotidienne se théorise rarement. On n’étudie pas l’air qu’on respire.

Ce que les neurosciences disent du cerveau au repos

Les neurosciences, elles, ont commencé à donner une assise à ce que l’expérience suggère : l’inactivité n’est pas un vide. Les travaux de Marcus Raichle (Washington University, début des années 2000) ont décrit ce que l’on appelle le réseau du mode par défaut. Lorsque le cerveau cesse d’être tourné vers une tâche, il ne s’éteint pas, il bascule sur un réseau actif associé à la divagation mentale, à la mémoire autobiographique, à la consolidation des souvenirs. Autrement dit, ne rien faire est aussi une manière de travailler, en arrière-plan, sans le savoir. Le repos n’est pas l’ennemi de la pensée, il en est une condition. Cela ne fait pas de la sieste une discipline sacrée, mais cela retire à la culpabilité une partie de ses fondements — de quoi relâcher un peu la pression que s’imposent celles qui cherchent à exceller à partir de 30 ans.

La pause, partout, sous des noms qui se vendent

La dernière décennie a vu naître un marché de la lenteur. Des concepts venus du Nord de l’Europe circulent en couvertures de magazines et en rayons de développement personnel, présentés comme des sagesses immémoriales. Il faut les regarder de près, car leur succès dit quelque chose de notre époque, et leur fragilité dit quelque chose de la nôtre.

Le niksen néerlandais, une tradition très récente

Le cas le plus net est le niksen néerlandais, ce « ne rien faire » volontaire érigé en méthode. Il faut être honnête sur sa généalogie : ce n’est pas une vieille tradition batave, c’est une construction médiatique récente. Le terme a été popularisé par la journaliste Olga Mecking, dont le livre « Niksen: Embracing the Dutch Art of Doing Nothing » paraît en 2021. Le mot existait en néerlandais, mais son érection en art de vivre exportable est un phénomène d’édition, pas un héritage. Il a été emballé pour un marché anglophone en quête de remèdes au surmenage.

Le dolce far niente, un concept né du regard étranger

Le dolce far niente italien, « la douceur de ne rien faire », a une histoire plus ancienne mais tout aussi révélatrice. L’expression entre en anglais vers 1814, empruntée à l’italien, à l’époque où les voyageurs du Nord découvrent le Sud et son rapport au temps. Goethe, dans son « Voyage en Italie », s’arrête longuement sur cette manière méridionale d’habiter les heures. Là encore, le concept se forme dans le regard de celui qui vient d’ailleurs et trouve exotique ce qui, sur place, n’a pas de nom particulier. On théorise toujours mieux ce qu’on ne fait pas spontanément.

Été nordique et quiet quitting : même fond commun

S’ajoutent l’été nordique, scandé par ces semaines où le pays s’arrête presque entièrement, et plus récemment le quiet quitting, ce retrait silencieux des salariés qui cessent d’en faire plus que le nécessaire. Phénomènes différents, même fond commun : des sociétés saturées de performance cherchent, chacune avec ses mots, à se ménager une marge. Le bien-être est devenu une industrie qui revend, souvent cher, ce qui était autrefois gratuit et partagé.

Pourquoi la Tunisie n’a pas eu besoin de mot pour ça

C’est ici que la comparaison devient instructive pour le lectorat maghrébin. La Tunisie n’a pas inventé la pause. Elle ne possède pas de mot-concept qu’on pourrait imprimer sur une couverture, et c’est précisément le point. Elle pratique le repos estival sans avoir eu besoin de le théoriser, de le breveter, ni de le facturer. Le café qu’on étire pendant deux heures, la sieste de l’après-midi, la soirée qui s’éternise n’attendent ni méthode ni coach. Ce que d’autres cultures redécouvrent à grands frais, après l’avoir perdu, fait encore partie ici du tissu ordinaire de l’existence — au même titre que ces plaisirs quotidiens dont on mesure mal la portée, comme la façon dont l’olfaction influence votre vie.

Il ne s’agit pas d’en tirer une fierté nationale facile. Cette pratique coexiste avec une vie économique dure, des journées de travail longues, une précarité qui ne laisse à beaucoup que l’été pour souffler. Mais elle constitue un savoir réel, et menacé. La même logique de productivité qui pousse ailleurs à monétiser le repos travaille déjà les esprits ici. Le risque n’est pas que la Tunisie manque la mode du fare niente. C’est qu’elle oublie qu’elle le pratiquait gratuitement, et se mette à le racheter sous un nom étranger.

La pause comme position

Reste à dire ce que tout cela engage. Dans un monde qui exige une disponibilité permanente et mesure la valeur d’une vie à son rendement, s’arrêter volontairement n’est pas un geste anodin. C’est, discrètement, une manière de soustraire une part de soi à l’emprise du calcul. La pause estivale tunisienne, lorsqu’elle est possible, est une résistance silencieuse : elle affirme qu’il existe des heures qui ne se rentabilisent pas, et que les vivre n’est pas les perdre.

Cette résistance, il faut le redire pour finir, n’est pas donnée à toutes de la même façon. Celle qui passe l’été à recevoir, nourrir et ranger ne décroche pas au même prix que celle, ou celui, qui s’installe à la terrasse. La précarité, le travail domestique, l’absence de moyens pour fuir la chaleur déterminent qui a droit au repos et qui le rend possible pour les autres. Parler de la pause sans nommer cette inégalité serait en faire un privilège déguisé en sagesse.

Il y a pourtant quelque chose à garder de cet été tunisien, à condition de le partager plus justement. La capacité à habiter le présent sans chercher à le convertir en valeur n’est pas un retard à combler. C’est un savoir que d’autres sociétés paient cher pour réapprendre. La vraie question n’est pas de l’importer, il est déjà là, mais de veiller à ce qu’il ne devienne pas, lui aussi, un produit que l’on vend à celles qui le pratiquaient sans le nommer.

Questions fréquentes

Combien de touristes la Tunisie a-t-elle accueillis en 2025 ?

Selon l’Office National du Tourisme Tunisien, la Tunisie a dépassé les onze millions d’arrivées touristiques en 2025, en hausse de 9,8 %, après avoir franchi pour la première fois la barre des dix millions en 2024.

Pourquoi vit-on la nuit pendant l’été tunisien ?

Parce que le jour est invivable et que la climatisation reste un luxe dans un pays où le pouvoir d’achat ne permet pas de refroidir l’air à volonté. La terrasse est la pièce la plus fraîche du logement une fois que le béton a chauffé toute la journée : les repas tardifs et les promenades de minuit sont une adaptation au climat, pas une indiscipline.

Que signifie le mot arabe waqt ?

Le waqt désigne un temps court et fini, attaché à une action précise : le moment juste, l’instant opportun, celui de la prière par exemple. Ce n’est pas un éloge de l’oisiveté mais la justesse d’un moment, à distinguer du dahr (le temps long, la durée) et du zaman (le temps cosmologique).

Le niksen est-il une vieille tradition néerlandaise ?

Non. Le mot existait en néerlandais, mais son érection en art de vivre exportable est une construction médiatique récente, popularisée par la journaliste Olga Mecking dans son livre « Niksen: Embracing the Dutch Art of Doing Nothing », paru en 2021.

Que se passe-t-il dans le cerveau quand on ne fait rien ?

Les travaux de Marcus Raichle (Washington University, début des années 2000) ont décrit le réseau du mode par défaut : lorsque le cerveau cesse d’être tourné vers une tâche, il ne s’éteint pas, il bascule sur un réseau actif associé à la divagation mentale, à la mémoire autobiographique et à la consolidation des souvenirs.

À lire aussi sur La Sultane

Paru dans La Sultane n°104.

La danse orientale: un sport complet pour le corps et l’esprit

La danse orientale: un sport complet pour le corps et l’esprit

LA REDACTIONLA REDACTION19 juillet 2026
climathothérapie
La climatothérapie pour soulager l’asthme

La climatothérapie pour soulager l’asthme

kaisegkaiseg19 juillet 2026
Acupuncture et acupression : Vertus thérapeutiques et utilisations

Acupuncture et acupression : Vertus thérapeutiques et utilisations

La Sultane MagazineLa Sultane Magazine19 juillet 2026

Leave a Reply