Inaugurée le 21 mars 2018, la cité de la culture est aujourd’hui au centre de polémiques. Certains ont appelé leurs vœux à mettre un terme à ce projet pharaonique. Sous prétexte qu’il était non seulement couteux pour le contribuable ; mais qu’il était aussi associé au nom de Ben Ali dictateur déchu. D’autres au contraire ont clairement manifesté leur désir de voir naitre cette cité. Puisque c’est l’argent du peuple qui a servi à la bâtir et non celui de Ben Ali. Le conflit a ainsi duré plusieurs années et le sujet a fait le chou gras des médias.

Il ne s’agit pas ici de faire ou de refaire le débat sur l’utilité ou l’inutilité de ce complexe ; puisqu’il est là. La cité est sortie de terre et a déjà pris forme. Ses portes sont grandes ouvertes. Tunisiens et tunisiennes s’y rendent en nombre pour assister aux spectacles, festivals et foires qui y sont programmés presque quotidiennement. Ceux qui en ont la responsabilité viennent d’être confortés dans la mesure où ; avec la nouvelle loi des finances, les industries culturelles créatives comptent dorénavant parmi les activités culturelles prioritaires. On peut maintenant gagner sa vie par la culture ; comme c’est le cas au Kenya, au Nigéria ou bien encore en Turquie (si bien entendu cette politique est appliquée).

Cela signifie que la culture est amenée à jouer un rôle de premier plan dans la société. Par conséquent la cité de la culture témoignera de ce dynamisme et de cette effervescence. Et pour la première fois au ministère des affaires culturelles, un budget orienté a été voté. Faisant la belle part aux arts, aux livres, aux actions culturelles et au patrimoine, etc. Le ministère de la Culture a ainsi vu son budget augmenter de 13,4% ; soit une augmentation de 35,64 million de dinars. Le budget représente 0,73% du total du budget de l’État (même pourcentage que 2018).

Le projet de Budget du ministère des Affaires culturelles pour l’exercice 2019 ; a été adopté mardi 4 décembre par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) à la majorité des voix. Sur les 107 élus présents, 98 ont voté pour, 9 contre et aucune abstention. Beaucoup présentent donc cet établissement comme le lieu tant espéré et tant attendu ; de rencontres et de partage entre artistes tunisiens mais aussi étrangers. Il devrait jouer un rôle significatif dans le paysage culturel, politique et social du pays! Mais il y a tout de même lieu de se poser quelques questions.

Qu’a réellement apporté de plus cette cité au paysage culturel? Est-elle le refuge tant espéré pour les artistes en manque de moyens ou de subventions? Le ministère des affaires culturelles n’a de cesse de promouvoir la décentralisation culturelle. Pourtant, il présente la cité de la culture comme le moyen d’y parvenir. Cela n’est-il pas contradictoire?

Notons que la cité compte de nombreux détracteurs. Et en premier lieu les opposants au régime de Ben Ali qui ; au lendemain de la révolution ont cherché à mettre un terme à tout projet immobilier ; ou autre émanant du dictateur déchu ou de son clan. Ils évoquent même un gouffre financier sans fond puisqu’en 2011 le projet avait déjà coûté 75 millions de dinars. Entamés en 2003, les travaux ont été interrompus à de multiples reprises. Entre douze et quinze millions étaient nécessaires à son achèvement. Plus encore, la cité nécessiterait un budget annuel pouvant atteindre huit millions de dinars avec jusqu’à 400 employés.

Interrompus par la révolution, les travaux reprennent début 2014. Après un accord entre le ministère de la Culture et la société chargée des travaux pour les terminer. Cependant, énième coup de théâtre: le 12 janvier 2015. Le marché passé avec le promoteur chargé du projet est annulé pour cause de violation des obligations contractuelles. Les travaux ne reprennent qu’à l’occasion de la visite du chef du gouvernement Habib Essid le 27 mars 2016.

La Cité de La Culture, trop liée au souvenir de Ben Ali?

La Cité de la Culture est un complexe culturel tunisien imposant de neuf hectares. Il se situe en plein centre de la ville de Tunis ; à l’emplacement de l’ancienne Foire internationale de Tunis sur l’avenue Mohammed V. Il est impossible de traverser la capitale sans l’apercevoir. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à le comparer au prestigieux Théâtre National de Chaillot situé en face de la tour Eiffel. Qualifiée de bâtisse «stalinienne, esthétiquement ennuyeuse» par nombre de tunisiens et tunisiennes pourtant baignés de culture ; la cité est construite selon un modèle architectural exprimant un panachage entre la modernité, par l’utilisation de structures et matériaux nouveaux, et une empreinte patrimoniale à travers les formes et les couleurs.

Tel que rappelé par l’architecte Riadh Bahri en charge du projet, celui-ci devait être marqué du sceau de l’art et de la culture arabe et constituer un espace de dialogue et de communication entre les cultures arabes et les autres cultures du monde. L’espace s’ouvre sur quatre côtés: la façade Ouest comporte l’entrée officielle d’architecture futuriste et précédée d’une géode en verre suspendue sur des colonnes hautes de soixante mètres. La façade Sud donnant sur le parc des Droits de l’homme comporte une porte typée aux couleurs locales et pourvue d’une arcade de quarante mètres. La façade Est comporte les voûtes des cloisons séparant les différents compartiments de la cité. Et enfin l’entrée Nord comporte un design représentant les sept arts majeurs.

REFUGE DE LA CULTURE

Le tout s’articule autour d’un espace central en atrium avec toit ouvrant, qui doit être constamment ouvert au public pour les jeux. Quant à la tour, appelée «la tour de la culture», c’est à la fois un élément de signalétique et un observatoire qui permet du haut de ses 60 mètres d’avoir une vue panoramique surplombant le Grand Tunis (il est vrai, allumée et éteinte selon le bon vouloir des responsables). À l’intérieur, la cité est pourvue de plusieurs espaces culturels. Avec trois théâtres (théâtre de l’opéra avec 1 800 places, théâtre des régions avec 700 places et théâtre des jeunes créateurs avec 300 places) ; et des espaces pour les répétitions, deux salles de cinéma (350 et 150 places.

Ce sont pour la plupart des films d’auteurs tunisiens et étrangers qui sont programmés par la Cinémathèque. Mais il arrive que des sociétés privées louent l’une des salles pour organiser des avant-premières nationales. Un auditorium de 100 places, un musée national des arts modernes et contemporains, un musée national de l’art des marionnettes, une maison du roman, une maison de la poésie et un institut de traduction. Des institutions telles que le ballet de Tunis de la danse contemporaine, le Centre national des arts dramatiques ou le Centre national du cinéma et de l’image et sa cinémathèque inaugurée par Claudia Cardinale y déploient leurs activités (Un cycle comprenant entre cinq et six films d’auteurs est programmé à la cinémathèque tunisienne chaque semaine).

LA CITÉ DE L’ESPOIR

Mais la cité compte aussi d’ardents défenseurs qui y voient le symbole de la renaissance de toute une nation par ses hommes et femmes de culture. Ainsi les familles peuvent se rendre au cinéma ou au théâtre dans un cadre idéal. Plus besoin d’arpenter certaines rues sinueuses de la capitale où il ne fait pas bon traîner passées 20 heures. Plus besoin de s’inquiéter pour sa voiture ou pour le parking (4 parkings de 460 places, 160 places intérieur et 300 extérieurs ainsi qu’un parking pour vélos). Non, la cité de la culture est un endroit destiné à toute la famille en attendant la fin de construction de restaurants et de buvettes qui devrait apporter encore plus de confort.

Le Centre de la marionnette y a élu domicile et il n’est plus besoin d’attendre les vacances scolaires pour que les enfants puissent apprécier une création scénique de qualité. Le pôle de la danse moderne et contemporaine ou encore l’Orchestre de l’opéra de Tunisie a permis à de jeunes artistes d’éclore et de déployer leur talent. Citons l’Orchestre de l’Opéra de Tunisie qui sous la houlette de Rachid Koubba, offre l’opportunité à de jeunes surdoués de s’imposer et de parfaire leur connaissance en matière de jeu musical.

Sans oublier le musée d’art contemporain qui est une aubaine et permet de découvrir les œuvres d’artistes plasticiens mondialement connus, comme cela a été le cas avec «Winter garden» une exposition consacrée au mouvement « Micropop» s’est déroulée du 28 novembre jusqu’au 12 décembre où les maquettes de dojos et les tableaux d’artistes japonais comme Mahomi Kunikata ou Ryoko Ayoki ont marqué les esprits. Les hommages aussi abondent, comme celui rendu à Habiba Jendoubi (une pionnière dans le domaine des arts de la marionnette) en lui offrant la direction du Festival de la marionnette. Sans oublier bien entendu le Festival des régions qui permet à des troupes régionales de venir à Tunis et offre la chance au plus grand nombre de découvrir ou redécouvrir les richesses du patrimoine de régions comme Kairouan, le Kef, Gafsa, Nabeul…

MAUVAISE GESTION?

Bien entendu la cité cherche sa voie, il y a encore quelques maladresses comme l’absence totale de cohérence artistique et d’identité visuelle et même des copiages viennent ternir son image, lorsqu’ils viennent se servir des éléments d’une autre exposition, sans citer les efforts fournis au préalable par d’autres organismes. Et l’emplacement de la cité lui-même est la personnification de la centralisation et les manifestations culturelles dans les régions intérieures relève donc d’une initiative personnelle. L’impératif ce sont les subventions.

À qui sont-elles destinées et selon quels critères? Quant à l’entretien de cet impressionnant édifice, ne sera-t-il pas coûteux pour le contribuable alors que l’argent aurait pu servir à des fins plus utiles comme la construction d’espaces culturels dont les régions de l’intérieur ont cruellement besoin? Comme dans certains festivals de renom (Festival international de Carthage, Journées cinématographiques et théâtrales de Carthage…) quelques dissensions internes commencent d’ores et déjà à voir le jour car, comme dirait l’autre «il y a de l’argent à se faire»…d’où la nécessité de nommer les responsables pour une période déterminée ce qui éviterait à la bureaucratie de reprendre ses mauvaises habitudes et à la corruption de prendre le dessus dans le choix de la programmation, des artistes conviées… servant les intérêts de tel ou tel, au détriment de l’intérêt général.


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Article publié dans La Sultane #42 en 2018