Docteure en sciences et techniques des arts à l’université de la Manouba et autrice d’un ouvrage consacré au genre documentaire, Henda Haouala revient pour La Sultane sur le discours subversif et la question de l’éthique dans le cinéma documentaire tunisien post-révolution.
Entretien avec Henda Haouala
Certains documentaires vous ont-ils servi de référence durant l’écriture de votre ouvrage ?
Oui, le corpus de mon travail s’est basé sur trois documentaires tunisiens : « Le Challat de Tunis », « El Gort » et « War Reporter ». Le choix de ces films s’est fait par rapport à la problématique de mon travail, que je résume ainsi : le discours subversif et la question de l’éthique dans le film documentaire. Chaque documentaire tunisien mérite une analyse esthétique, mais ces trois films s’inscrivent précisément dans la problématique de ma recherche. Le livre est avant tout scientifique et académique, destiné aux étudiants et chercheurs en cinéma : l’écriture doit se poser sur une problématique du sujet. J’ai cité beaucoup d’autres films dans le livre pour appuyer certains propos, mais le travail d’analyse filmique proprement dit porte sur ces trois films tunisiens. J’y ai ensuite ajouté une lecture théorique du cinéma documentaire tunisien post-révolution, car la réflexion théorique doit rester en phase avec la production des films — d’autant que le cinéma tunisien vit une forme d’âge d’or. Il revient aux chercheurs et universitaires de se pencher sur une analyse esthétique du cinéma : c’est important d’écrire sur le cinéma tunisien, de l’analyser d’abord pour nous-mêmes, mais aussi pour que nos confrères étrangers le découvrent.
Pourquoi avez-vous choisi de consacrer votre nouveau livre au genre cinématographique du documentaire ?
Les films documentaires ont été la toute première réponse du cinéma à la révolution. Cette liberté d’expression a titillé beaucoup de cinéastes tunisiens, et chacun a essayé d’apporter sa propre lecture et interprétation de ce qui se passait. Des documentaires sont ainsi sortis avec une approche esthétique renouvelée, une écriture nouvelle.
La réalité est pénible pour bien des Tunisiens, qui se rabattent parfois sur la fiction plutôt que sur le documentaire. Une réalité tronquée n’est-elle pas plus acceptable, moins dure qu’une réalité captée sur le vif ?
Cela me rappelle le cinéma fantastique apparu après la crise de 1929 aux États-Unis, un genre né justement pour fuir la réalité. A-t-on peur de voir les choses en face ? Cela montre le pouvoir du cinéma et sa magie. Si la fiction s’oppose au réel, donc à la vérité, le cinéma de non-fiction se proclame comme celui de la vérité. La réalité, en tant que terme, prend des tournures imprécises : celle du philosophe n’est pas celle du sociologue, différente de celle de l’artiste, vue autrement par le politicien. Cette réalité dépend de chacun de nous, de notre vécu, de nos points de vue, de nos convictions — chaque spectateur choisit de voir cette « réalité » comme il l’entend.
Au lendemain de la révolution, la matière était toute prête. Sept ans plus tard, tourner un documentaire nécessite des recherches et un travail de longue haleine. Avons-nous des réalisateurs capables de se lancer dans ce type d’entreprise ?
Oui, bien sûr ! Ceux qui ont tourné au lendemain de la révolution en sont les meilleurs exemples : ils continuent sur la même lancée, avec des sujets différents mais un ton et un traitement nouveaux et innovants. D’autres se lancent plus tard, avec des documentaires qui portent une subversion du discours. Mais avoir de la matière au lendemain de la révolution ne suffit pas à faire un bon documentaire ni un bon réalisateur : c’est l’interprétation qu’il porte à cette matière qui compte, avec les moyens du langage cinématographique — ses choix esthétiques et techniques. Pour moi, un film documentaire, ce n’est pas simplement filmer un monde qui existe déjà : c’est en le filmant qu’on le fait exister. Filmer le monde, c’est lui attribuer une écriture spécifique. C’est cette écriture qui m’a intéressée dans le choix des films analysés dans le livre.
Des projets en cours ?
Pour mes projets futurs, je me penche sur une autre problématique de recherche sur le cinéma tunisien.
Firas Messaoudi
« Ce n’est pas : voilà le monde existe et il suffit de le filmer. C’est en le filmant qu’on le fait exister. »
Questions fréquentes
Quels documentaires Henda Haouala analyse-t-elle dans son ouvrage ?
Trois films tunisiens : « Le Challat de Tunis », « El Gort » et « War Reporter ».
Pourquoi le documentaire a-t-il connu un essor après la révolution tunisienne ?
Parce que les films documentaires ont été la première réponse du cinéma à la révolution : la liberté d’expression retrouvée a poussé de nombreux cinéastes à proposer leur propre lecture des événements.
Qu’est-ce qui distingue un bon documentaire selon Henda Haouala ?
Ce n’est pas la disponibilité de la matière qui fait un bon documentaire, mais l’interprétation que le réalisateur en donne à travers ses choix esthétiques et techniques.
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Originally posted 2018-01-26 14:05:55.
