Selma Darghouth Khairi, fondatrice et Directrice Générale de Eagle Com Events, est en couverture de La Sultane #52. Elle répond à nos questions…

Eh bien Selma, parlez-nous un peu de vous !

Selma Darghouth Khairi : J’aime à dire que je suis un produit de l’école tunisienne et du système éducatif étatique. J’ai été au lycée de jeunes filles de la rue de Russie. Après un BAC Math, j’ai intégré l’Institut Supérieur de Gestion de Tunis pour des études en Management avec une spécialité les ressources humaines, je suis partie ensuite à Montpellier en France pour faire deux -DESS- des diplômes d’études supérieures spécialisées. Je pense cependant, que ce qui forge la personne, c’est aussi et surtout l’éducation et les valeurs qu’on lui inculque petit.

J’ai d’ailleurs grandi dans un environnement où le sens de la famille est très important. Mes parents travaillaient dur pour la réussite de leurs cinq filles. Nous avons été toutes nourries de leur amour et les principes qu’ils n’avaient de cesse de nous répéter. Nous avions perdu notre père quand j’avais 17 ans et ma mère a continué à nous accompagner, sans relâche, pour faire de nous ce que nous sommes toutes devenues aujourd’hui. Je pense que nous avons hérité de mon père la rigueur et l’amour des belles choses et de ma mère le courage et la persévérance.

Aujourd’hui je suis cheffe d’entreprise dans la communication et l’événementiel. Je suis épouse et maman de deux grands enfants. Mon temps est partagé entre ma famille et mon entreprise. La chose la plus importante dans ma vie professionnelle est sans doute la transmission et le partage. J’aime mon métier, qui me permet d’accompagner mes jeunes collaborateurs dans leur évolution de carrière. Je souhaite qu’ils aient ce même amour de leur travail. On ne peut pas faire de la communication et de l’événementiel sans aimer les autres. Dans notre métier, le partage enrichi l’expérience, et je suis riche de mes collaborateurs.

Parlez-nous des événements qui vous ont influencé et de ce qui vous tient à cœur.

Selma Darghouth Khairi : J’ai toujours été une grande rêveuse et j’ai toujours aimé les belles choses, bien faites. Petite, je ne ratais jamais une édition de «Moda sotto le stelle». C’était un événement qui se déroulait l’été à Rome. Il s’agissait d’un défilé de mode sur les marches de la piazza di Spagna. Je garde en souvenir les escaliers, les lumières, j’étais déjà à l’époque fascinée par l’organisation millimétrée de cet événement. Je le suivais sur la RAI avec des yeux grands ouverts et sans en perdre une miette. Après, j’ai appris beaucoup en décortiquant les événements auxquels j’ai assisté. Ils sont multiples, qu’ils soient culturels, sportifs, ou professionnels…

Je pense aux performances son et lumière de Jean Michel Jarre pour la fête de la musique. Au mapping sur la grande place à Bruxelles pour les fêtes de fin d’année. Je pense aux prouesses techniques de l’organisation du salon nautique de Paris. Je pense aussi à l’organisation quasi-militaire de l’ATM Dubaï. À chaque fois, j’essayais d’analyser les détails de l’organisation. Chez nous, l’événement qui a une magie indéfectible est sans doute le festival d’El Jem. La musique, le site, les lumières font qu’on passe un grand moment d’émotion.

J’espère voir notre secteur évoluer et se structurer. Nous avons commencé avec un certain nombre de confrères à travailler dans ce sens, et j’espère vraiment que cela va aboutir.

Parlez-nous de votre parcours professionnel et des défis que vous rencontrez

Selma Darghouth Khairi : Après mon retour de France, j’ai intégré le Groupe Slama, puis Swicorp Tunisie. Ma première expérience en entreprenariat a été avec mon mari. Nous avions ensemble géré pendant 7 ans, notre restaurant à la Marina de Yasmine Hammamet. J’ai beaucoup appris de cette expérience. Le métier était exigeant et les challenges nombreux. Nous avions à composer avec la saisonnalité de l’activité. J’avais développé alors des événements afin de booster le chiffre d’affaire pendant la basse saison.

À cette occasion, j’avais fait la connaissance de Cathy et Régis, un couple de Français amoureux de la Tunisie, qui avaient une agence réceptive. Avec eux, et en parallèle de mon activité au restaurant, nous avons travaillé sur des événements partout sur le territoire tunisien et beaucoup dans le désert. Nous avions comme clients TF1, Antargaz, Pernod Ricard, Eurogomme ….

Le restaurant commençait à décoller quand il a été décidé de construire de nouveaux locaux sur les quais de la marina et une maison sur le terrain mitoyen à notre restaurant. Pour couronner le tout, l’accès à ce dernier a été condamné. Nous avions subi pendant deux ans les désagréments du chantier, ensuite la concurrence des nouveaux locaux et enfin la gestion chaotique des espaces communs de la Marina. Nous avons fini par jeter l’éponge quelques mois avant la révolution. J’avais alors rejoint successivement deux agences.

L’idée est venue de monter mon affaire en 2014. Je suis un électron libre. Quand l’environnement de travail ne correspond plus à mes attentes ni à ma vision, je m’envole vers d’autres horizons. Le projet me trottait dans la tête. J’en avais parlé à un très cher ami, qui, lui, est dans le monde des affaires. Il m’avait alors dit que j’avais tout son soutien et il m’a encouragé à me lancer. C’est ainsi qu’est née l’agence Eagle Com and events en Mars 2014.

L’envie de créer une agence d’événementiel est venue de la volonté, de faire des événements à ma manière. L’activité communication est venue par la suite, puisque les deux domaines sont complémentaires. On parle d’ailleurs de communication événementielle. Il est vrai que le défi était de taille. Chez Eagle, nous travaillons avec des multinationales et des Organismes internationaux. Les exigences de nos clients sont élevées, mais cela ne nous fait pas peur. J’ai toujours sensibilisé mes collaborateurs sur l’importance du détail. En communication et en événementiel, nous n’avons pas le droit à l’erreur. Nous devons envisager les différents scenarii afin de remédier à toutes les éventualités.

Les femmes dans l’industrie événementielle et surtout corporate sont très peu nombreuses. Je ressens d’ailleurs parfois la réticence de certains clients à confier des budgets événementiels à une agence tenue par une femme. Mais nous arrivons à gagner nos marchés grâce à notre créativité, le respect de nos engagements et la transparence avec nos clients. Nous nous battons pour chaque dossier, pour l’obtenir à la loyale et sans aucune influence. Notre agence vient d’ailleurs d’être ajoutée à la liste mondiale interne d’une multinationale, des tiers ayant achevé avec succès le processus de vérification anti-corruption.

Aujourd’hui, notre agence a bâti une réputation solide. Nous travaillons d’arrache-pied pour diversifier notre portefeuille client et pour sortir à l’international. Nous avons déjà eu une expérience d’organisation d’événement en Algérie et nous devions organiser un autre au Maroc. Malheureusement la crise sanitaire en a retardé la réalisation.

Parlez-nous de votre vision de l’avenir dans une Tunisie post- COVID

Selma Darghouth Khairi : Notre secteur a été touché de plein fouet par cette crise. Nous avons vu notre carnet de commande se vider du jour au lendemain, sans réelles perspectives de reprises. Mais nous nous accrochons. Nous avons d’ailleurs signé un partenariat avec une solution digitale française très performante, pour l’organisation d’événements en ligne. Nous travaillons beaucoup plus sur la communication digitale avec nos clients historiques.

De mon côté, j’ai profité de la baisse d’activité pour me réunir avec des confrères du secteur et réfléchir à son devenir. Les opportunités y sont nombreuses et la Tunisie a tous les atouts pour devenir une destination événementielle de premier choix. Je pense qu’on doit tous travailler pour tirer la Tunisie vers le haut. Arrêtons de prendre des mesurettes et prenons des décisions courageuses. Aujourd’hui, l’informel et la corruption gangrènent notre secteur. Ils gangrènent malheureusement toute la Tunisie. L’événementiel est un secteur porteur. Les statistiques avant la COVID, à l’échelle mondiale, donnent le tournis. Les marques préfèrent les expériences en direct comme moyen privilégié pour dialoguer avec leurs publics. C’est à nous, les agences, de les accompagner dans cette stratégie.

Arrêtons de prendre des mesurettes et prenons des décisions courageuses. Aujourd’hui, l’informel et la corruption gangrènent notre secteur. Ils gangrènent malheureusement toute la Tunisie

Selma Darghouth KhairiLa Sultane #52

Pour relancer les affaires, je pense que le challenge est celui de maintenir les équipes. Surtout quand on a pris soin de les former. Dans notre agence, le dialogue est permanent et les décisions se prennent de manière collégiale. Pour résister, il faut s’accrocher et maintenir la qualité des prestations que nous avons l’habitude de fournir à nos clients. Il faut donc, qu’il y ait un respect mutuel des deux parties. L’erreur que prennent certaines agences en ce moment, est celle de brader les prix. La qualité du service ne peut alors que se détériorer.

Comment vous projetez-vous sur le court et moyen termes ?

Selma Darghouth Khairi : Bien entendu, le doute est là. Mais quand j’y réfléchis, c’est plutôt la confiance qui prime. J’ai le soutien sans faille de mes partenaires et de mon équipe. Nous avons cette volonté de faire d’Eagle une très grande agence et nous allons y arriver.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs en herbe, particulièrement à ceux et celles qui sont dans votre créneau ?

Selma Darghouth Khairi : C’est un métier dur mais passionnant. Il faut s’accrocher. Les résultats, comme dans chaque projet, n’arrivent pas du jour au lendemain. La première chose qu’on récolte dans notre métier, c’est la joie et les sourires des personnes quand on organise un événement réussi. Visez l’excellence et croyez en vous.

Le mot de la fin pour les personnes qui nous lisent

Selma Darghouth Khairi : Je veux rester positive. La crise sanitaire a été une épreuve pour le monde entier. Nous devons désormais composer avec. La Tunisie s’en est bien sortie, il ne faudrait pas qu’on l’oublie. Nous avons vu pendant cette période de très belles initiatives. Tout particulièrement dans le domaine du digital et nous devons continuer dans ce sens. Je veux aussi m’adresser à nos jeunes qui sont eux, les bâtisseurs de leur avenir. Il y a tant à faire ici! Ouvrez-vous à l’extérieur, et essayez de mieux faire.

Je voudrais aussi m’adresser aux autorités. Il est primordial de rétablir la place qu’avaient l’enseignement étatique et la formation professionnelle. Nous ne pouvons construire une Tunisie meilleure sans cela.


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