C’est à Sidi Bou Saïd que Nadia Boussetta s’est confiée au magazine LA SULTANE. Ouverture d’esprit, féminité et désir d’avancer ont été les mots clés de cette interview unique qu’a bien voulu nous livrer cette femme, à la fois touchante et charmante, affirmée et forte.

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Nadia Boussetta, le grand public vous a connu campant le rôle d’une peste. Parlez-nous de la femme que vous êtes…

Je tiens, avant tout, à vous remercier pour l’intérêt, et soit dit en passant la qualité de l’interview, à laquelle je l’avoue, je suis peu habituée, sans vouloir froisser qui que ce soit. J’espère que je suis de ces femmes qu’on n’oublie pas (sourires) ! ma quête dans la vie a longtemps été l’amour de l’autre, si bien que j’ai renié ma part de noirceur et prôner un altruisme que je confondais souvent avec la niaiserie et les bons sentiments ; ceux-là même qui nous hissent vers une certaine noblesse et nous font faire des jugements erronés car basés sur la seule loi manichéenne du cœur. Néanmoins, mon attitude d’humaniste assumée m’a permis d’explorer la profonde cruauté de l’autre « mienne », parfois dans ses gestes et ses manifestations les plus simplement abjectes, mais aussi ses moments d’empathie caractérisée. Je reste par ailleurs, entière et sans fourberie, et en acceptant mieux mes travers j’accepte ceux des autres, je m’en amuse même car la légèreté me permet de relativiser mes plus bas instincts. Cela ne m’empêche pas de sortir mes crocs si besoin est, pour défendre une idée ou une position, quitte à pousser le trait et y perdre des plumes ; on ne se refait pas, on s’améliore !

Racontez-nous vos débuts : comment avez-vous découvert votre vocation ? comment s’est fait votre cheminement?

Des débuts oisifs, par rapport à ce à quoi j’aspire aujourd’hui et l’énergie qui m’a toujours animé. Je me suis tout juste laissée porter par le courant des rencontres et les propositions qui m’ont été faites ; j’ai essayé de camper tous les rôles auxquels j’ai pris part avec une frénésie que je prenais pour de l’engagement, ma nature débordante faisait que mes idées soient certes ciblées mais assez confuses et parfois sans fondement. J’étais livrée à moi-même, dans une parfaite illusion du métier et des rapports qui le régissent. Je refusais simplement de regarder la réalité en face. Quant à la question de la vocation je pense qu’il n’y est autre partie pris que celui du choix, ses circonstances et le prix que l’on veut y mettre pour sa réalisation. Ma vocation première était celle de devenir maman, et j’ai réussi à le devenir assez tôt. Aujourd’hui, je continue à l’être pour mon plus grand bonheur. Pour ce qui est de la comédienne, je pense que c’est la somme de plusieurs vocations qui m’ont entouré et que j’ai synthétisé. C’est l’art d’avoir un ensemble d’outils d’expression qu’on décline et améliore à notre guise ; ça reste aussi un sujet où le point culminant me fait vibrer quand je jauge mon métier et qui, en même temps, constitue ma plus profonde frustration, car je demeure tributaire de projets qui peuplent mon imaginaire et qui mettent du temps à venir.

Que vous a apporté la notoriété qui a accompagné votre participation à la série Maktoub ?

Maktoub est le point de séparation entre mes débuts et ma vraie professionnalisation. Bien que je fusse loin de m’imaginer ce revirement, mes débuts ayant étaient dans le cinéma et le théâtre, un large public m’a découverte sur le petit écran. C’est ce que j’ai fini par appeler « ma part d’aliénation artistique », car tout en étant bien jugée pour mon travail je ne pouvais en tirer aucune satisfaction, puisque le dispositif ne concordait point avec ma vision première : celle de ma « vraie professionnalisation ». Cela ne m’a pas empêché d’apprendre mon métier et d’acheminer ma métamorphose. Aussi je ne me suis pas reconnue dans la notoriété, que j’ai vite fait de rejeter la trouvant superficielle et surfaite. Du moins, celle à laquelle j’ai été confronté. Je ne voudrais pas paraitre plus distante que ça parce que certains encouragements de certaines personnes ont quand même compté pour moi certainement.

Vous êtes une femme complexe et pourtant sans complexes. Vous parlez franchement, sans avoir recours à la langue de bois et vous le faites cependant avec beaucoup d’élégance et de retenue. Parlez nous de vos valeurs motrices. Partagez avec nous votre vision des choses…

Je suis, comme vous le dites une femme complexe, de son temps et j’ajouterai : qui continue à trainer quelques complexes (sourires). Sinon pourquoi s’exposer, pourquoi chercher cette chose que l’on peine à définir, dans le regard de l’autre ? Il me semble que chez les femmes en particulier, ce processus d’appréciation de soi et de dépréciation de soi constitue, dans leur apprentissage à devenir femme, l’essence de leur savoir et être ; elles sont animées par des manques qui se traduisent en frustrations puis, pour les plus éclairées et affutées d’entre elles, en locomotives qui les attirent loin dans leur vie social, professionnelle et amoureuse ou autre. Je ne déroge donc pas à la règle et je dirai même que je me sens en parfaite concordance avec les femmes de mon époque, et en écho avec celles qui me peuplent, à commencer par ma mère et feu mes deux grands-mères. A la seule différence, ce qui était assimilé à de la lutte à une époque et devenu une nécessité d’affirmation de soi à une autre, celle-ci en l’occurrence.

Vous avez décidé de prendre une pause, de prendre un peu de recul et de faire le point sur vous même. Que souhaiteriez-vous partager avec nous à ce sujet ?

Il est impératif quand on se dit artiste ou penseur, d’avoir le recul. Comme il est nécessaire d’être constamment en ébullition créative et d’exercer son art afin d’avancer. Cette halte que je me suis accordé n’est pas le moins improductive, bien au contraire ceci m’a permis de faire le point véritablement, de resituer ma nécessité par rapport à ce qui m’entoure et tous les changements que nous sommes en train de vivre. Sans oublier que l’expérience du « non » a ses répercutions, fatales certes dans certains cas, je pense à l’expérience d’Antigone pour qui le NON a été sans possibilité de retour en arrière. Mais quand on sort indemne de pareille forme de résistance, on se délie et on active des endroits insoupçonnés en nous. La mise à l’épreuve nous grandi forcément mais mieux que cela, elle nous donne des raisons d’être donc de créer. Pour ma part, avant de me lancer contre vents et marées, il y a eu un constat lourd. D’abord un échec cuisant sur le plan personnel, une inadaptabilité social, et professionnel au même titre. Je me sentais rarement à ma place. Je me suis laissé faire suivant la petite lumière et mon expérience fut ! Sauf que le jour où je me suis demandé à quel point ma vie correspondait à ma vision, la sentence est tombée sans équivoque. Pour tout vous dire, la révolution et ce qui c’en est suivit a exacerbé mon ressenti et m’a responsabilisé d’avantage dans ma quête. Je me suis dit que le changement c’est, en premier lieu, moi.

Que pensez-vous du 4ème art en Tunisie, aujourd’hui ? du 7ème art ? du monde de la télévision ?

La Tunisie a connu son âge d’or, son pic de dix années de créativité, post colonial. Les deux régimes se sont relayés, ou plutôt le premier a relégué le deuxième. Ce dernier ignare, surfant sur la vague sans faire de remous, ni risque d’initiatives. Trop affairé à maintenir le pouvoir tel quel et à s’emplir les poches avec ses renégats. Alors que l’autre, jadis, agonisant sur les décombres de la pensée, qui plus est unique.  Car oui l’art et la culture c’est avant tout une affaire de volonté politique ! Donc l’histoire ne pardonne pas, la terre ne s’est pas arrêtée de tourner et nous avons manqué plus d’une case ; pour couronner le tout la mondialisation nous a engloutis dans sa machine infernale. La pensée libre, l’originalité dans ce qu’elle porte d’authentique, notre patrimoine et une forme de souveraineté, j’ajoute l’approximatif à cette notion car tout le monde reste objectivement lier à tout le monde de tout temps et dans le nouvel ordre mondial, manquent cruellement à nos créations, et ce dans tous les domaines. Il n’y a donc pas de différenciation pour ce qui est des formes ; du petit écran aux planches en passant par le grand écran le constat est le même : une incapacité à se reconnaitre dans une œuvre de la part des receveurs, pire un franc rejet à certains endroits. Je ne vais donc pas énumérer, ni faire l’apologie de la médiocrité qui a gagné du terrain, ni fustiger les remparts qui nous empêchent l’axé à notre civilité via la culture, à nous de nous accepter et d’affronter ce qu’on porte de pire et la créativité fusera.

Parlez-nous de vos rêves d’enfants

Mon premier rêve d’enfant, j’imagine, fut un peu dans la lignée de tous les nouveaux nés, celui de rebrousser chemin et profiter encore un moment des joies de l’antre maternel ; après j’ai longtemps rêvé de devenir adulte pour prendre les rênes.

Si vous pouviez revenir en arrière dans le temps, que feriez-vous autrement ? Quels conseils donneriez-vous à la jeune Nadia Boussetta qui faisait ses premiers pas au grand écran ?

Je suis tentée de répondre « rien », si tout était à refaire je ne changerais rien ! Mais en réalité il y a toujours des petites choses qu’on regrette ; donc si je dois faire un bond en arrière autant en profiter ! après je me garderai de vous raconter mes entretiens hyper confidentiels avec la très jeune Nadia.

Pour interpréter un personnage, imaginer sa profondeur, sa tourmente, ses confusions, il est souvent nécessaire de puiser en soi et autour de soi… Qu’est-ce qui vous inspire ?

Tout, absolument tout ce que ma mémoire peut contenir comme sensations, odeurs, images …même mes rêves et mes leurres peuvent avoir un sens à un moment donné de la construction d’un personnage.

Quels sont vos acteurs fétiches (tunisiens ou étrangers). Pour quel rôle ?

En Tunisie j’ai beaucoup été touché par Hend Sabri dans « Poupées d’agile » de Nouri Bouzid, Amel Hdhili dans « Les silences des palais » de Moufifa Tlatli. Pour ce qui est des films internationaux : Meryl Streep dans « The hours », Emily Watson dans « Breaking the waves », Charlotte Gainsbourg dans « Nymphomaniac », Brigitte Bardot dans « Et dieu créa la femme », Juliette Binoche dans « Les amants du pont neuf », « Fatale » et « trois couleurs, Bleu », Marlon Brando dans « Un tramway nommé désir », « Sur les quais » et « Le dernier tango à Paris », Nastassija Kinsky dans « Tess », Emmanuelle Seigner dans « Lunes de fiel », Nicolas Cage dans « Leaving Las vegas », Sean Penn dans « La dernière marche », « Sam, je suis Sam », « Mystic River », « Accords et désaccords » et « 21 grammes », Albert Dupontel dans « Bernie » et enfin Tom Hanks dans « Forest Gamp », mon film culte par excellence ; je me rappelle encore cette phrase de mon cousin germain, étudiant en médecine à l’époque : mais quand est-ce que tu trouves le temps de regarder tous ces films ? Eh oui ! il faut croire que c’est mon dada et ça le restera, des films qui m’ont accompagné à chaque moment de ma vie.

Quels sont vos films cultes et vos répliques cultes ?

Quant aux répliques, ce n’est pas ce que je mémorise le plus, car je suis plus dans des sensations et du ressentie pur, néanmoins, je peux vous en citer quelques-unes comme : « la vie est comme une boite de chocolat on ne sait jamais sur quoi on va tomber. », ou encore la fameuse réplique de Gabin «T’as de beaux yeux tu sais ?». Il y a cette réplique qui, je trouve tombe à pic, du film Kramer contre Kramer « la première fois on se marie par amour, mais on finit par divorcer. La deuxième fois on sait que l’amour n’est qu’une invention créé de toutes pièces par… (une marque de robes de mariées) donc on se marie pour d’autres raisons. » et pour finir, car je suis vraiment à court de répliques cultes, j’aime bien cette réplique du film « Vol au-dessus d’un nid de coucou » elle est cruellement drôle, « Allez les fous ne soyez pas mous ! ». Je reste bien évidemment persuadé que des films on garde plus que des répliques, après ça dépend avec quels yeux on les regarde ! Les mots sont du domaine de la littérature que j’appréhende avec la même ferveur et qui m’offre une gamme d’émotions aussi insoupçonnées qu’incalculables, mais à d’autres endroits. (sourires) C’est comme ça que le schéma peut se compléter.

Vous aimez lire. Avez-vous un auteur, une école, un livre préféré ?

Et bien sûr qui dit littérature dit livres et lectures. Oui c’est une activité, encore une, oisive, à laquelle je m’adonne de manière régulière et sans compter le temps écoulé, pourvu que j’en ai. Les romans, pièces de théâtre et essaies ont accompagné mon imaginaire de jeune adulte, comme s’il fallait atteindre un brin de maturité pour arborer le savoir et l’humanité en acceptant de s’y perdre. Mon rapport à mes lectures est tout aussi essentiel que l’imagerie qui résulte de tous les films que j’ai pu voir et synthétiser, cela constitue l’autre côté de l’iceberg, pour moi c’est la nécessité de devenir adulte et produire des idées nouvelles pour la pérennité ; ça doit venir du fait que j’ai toujours vu mes parents un livre à la main. A ce titre j’aime des auteurs, actuels ou d’une autre époque, et des penseurs qui m’emportent tout en me faisant réfléchir à coup de révélations qui n’en finissent pas de me surprendre, tant sur ma personne que sur le genre humain. Je compte parmi ces auteurs : Françoise Sagand, Romain Gary (émile ajar), Michel Onfray, Tawfiq Al Hakim, Gibran Khalil Gibran, Dostoievski, David Foenkinos, Celine, Alexandre Dumas, Zola, Jean Cocteau, Homère, Paul Eluard, Anouilh…et j’en passe.

Quel rôle aimeriez-vous jouer ?

Un rôle auquel je n’ai pas encore pensé.

Avez-vous des projets en tête que vous souhaiteriez réaliser sur le court/ moyen/ long terme?

J’ai des projets plein la tête, ça rejoint mon caractère compulsif, et pas que dans le domaine artistique. Je suis attirée par différents domaines dont, par exemple, le design, la communication, les sciences humaines et la poésie. Il faudra plus d’une vie pour les imaginer et peut être leur donné une forme finale. Qui sait, l’avenir nous le dira.

Le mot de la fin pour les personnes qui nous lisent…

Mon mot de la fin (pour qui m’a lu jusqu’au bout) … (rires de soulagement) : il faut toujours sculpter le bois dans son sens, d’abord pour se retrouver avec de vraies belles pièces, mais principalement pour éviter les fissures. Que dire alors de nos cheveux, ou plus encore, de la vie ! Et soyez, d’abord, Soltana pour vous-mêmes, les autres suivront. MERCI.

Crédit photos: Bayrem Ben Mrad

Make-Up: Sondos Abidi


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Article paru dans le tout premier numéro de notre nouvelle formule en 2014

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