L’arc-en-ciel Sarah Toumi  du rose et du gris pour celle qui rêve de moins de jaune et de plus de Vert

Sarah Toumi, 29 ans. De longs cheveux noirs. De grands yeux de biche qui sondent le monde. Un sourire. Toujours doux. Une voix, ou plutôt un murmure. Elle est tuniso-française et collectionne les distinctions. Récipiendaire des prix Ashoka Youth-Changemakers (2008) et Women for Change (2013), elle est lauréate du Rolex Award en 2016. Elle a fait partie du top 30 des entrepreneurs sociaux de moins de 30 ans du prestigieux magazine économique américain Forbes. Depuis la fin de l’été dernier, Sarah est devenue membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique d’Emmanuel Macron. Oui rien que ça. Nous l’avons rencontré, et nous allons vous la conter…

Sarah a 9 ans lorsqu’elle met les pieds en Tunisie pour la première fois. Elle passe sa première nuit dans la banlieue chic de Tunis avant de partir le lendemain à Bir Salah. Le village qui a vu naitre et grandir son papa. Nous sommes en 1996. À l’époque une expression revenait régulièrement dans le discours officiel. On nous parlait de zones d’ombres qui essaimaient le pays. Mais rien n’avait préparé Sarah à ce petit village où les petites filles n’allaient pas à l’école. Et où il fallait chercher son eau au puits. Elle y découvre un monde différent de celui qu’elle a toujours connu. Et dès son plus jeune âge, elle rêve de voir disparaître les disparités qu’elle comprend un peu et devine beaucoup.

En 98, son papa crée une ONG pour défendre le droit des enfants en France. Puis une structure similaire, peu de temps après, en Tunisie. Il s’installe à Bir Salah en 2004 et la famille monte une association pour l’ouverture de bibliothèques. L’association récupérait, auprès de ses partenaires en France, des livres en très bon état et de très bonnes qualités. Ensuite elle les distribuait dans des bibliothèques de jeunesse, dans les écoles et les universités. Partout dans le monde, l’impact d’une telle initiative aurait été significatif. Mais nous sommes en Tunisie. Le pays de toutes les exceptions… qui ne jouent pas toujours en notre faveur.

En 2008, Sarah fonde Dream, un incubateur de projets étudiants sociaux et environnementaux en France. Plus précisément à l’Université Paris Sorbonne dont elle est diplômée. L’entreprenariat social… elle y croit. Lorsque son papa décède en 2012, Sarah prend viscéralement conscience que la vie est trop courte. Les rêves se vivent au présent. Cette année-là, elle fonde « Acacias for all » qui avait inconsciemment pris racines quelques années plus tôt. C’est l’un des volets de Dream in Tunisia. L’association s’est donné pour mission de transformer les défis des zones rurales en opportunités.

Dream in Tunisia

Sarah, nous l’avons dit, vivait en France et passait l’essentiel des ses vacances d’été en Tunisie à Bir Salah, le village de ses grands-parents. Ils étaient agriculteurs et vivaient comme la majorité des habitants de la région, de leur maraichage. Certains étaient riches, d’autres étaient simplement auto-suffisants. Mais le climat tunisien changeait… dans l’indifférence générale, à moins que ce ne soit un déni pathologique ou un aveuglement absolu. Ces 20 dernières années, la pluviométrie a diminué de près de 70%. 75% des terres sont touchées par l’avancée du désert. Plus de la moitié de la population tunisienne est concernée par ce problème agricole et cette nouvelle insécurité alimentaire s’accompagne d’une pauvreté croissante puisqu’il faut environ 20 mille dinars pour restaurer un hectare de terre conquis par le désert.

Sarah était consciente de l’impact économique et social de ce changement climatique. Sa famille paternelle en était directement affectée. Elle voulait faire quelque chose. La précarité et les inégalités que ce changement climatique engendrait, augmentaient. Les femmes subissent la pauvreté de plein fouet et sont obligées d’accepter n’importe quelle condition de travail.

Sarah fait de nombreuses recherches. Elle entend parler d’une expérience mise en place au Soudan : l’utilisation des acacias pour permettre la régénération des sols désertiques.

Elle décide de transposer l’idée en Tunisie et de l’adapter aux exploitations agricoles pour garantir aux agriculteurs des revenus durables. En effet, l’acacia est un arbre qui adore les conditions arides. Il a de longues racines pivotantes qui vont descendre jusqu’à 100 mètres de profondeur. Elles vont chercher de l’azote et de l’eau douce. Ses racines satellites vont les ramener à la surface. Elles partagent ainsi ces ressources avec les arbres voisins et prévenant l’érosion et la salinisation des sols. Il faut donc planter des acacias en bordure des champs, tous les 3 mètres. En grandissant, ils créent des haies compactes qui coupent le vent et empêchent le sable de progresser. Non seulement les parcelles sont protégées, mais les sols deviennent plus riches et plus fertiles. En plantant d’autres arbres on retrouve de la biodiversité.

Il y a plus de 1000 espèces d’acacias dans le monde et Sarah en sélectionne 4. Elle introduit la culture du moringa en Tunisie en 2014. La gomme arabique produite à partir de l’acacia et les feuilles de moringa offrent aux agriculteurs une source de revenus non négligeables. Mais là où il faut attendre 5 ans pour que l’acacia Sénégal produise sa gomme, le moringa nécessite 6 semaines de patience.

Originaire du sous-continent indien, également très économe en eau car ses racines vont jusqu’à 60 mètres de profondeur, ils pousse très vite (jusqu’à un mètre par mois). Ses feuilles séchées et réduites en poudre sont très prisées sur le marché des compléments alimentaires au même titre que la spiruline. 100 g de feuilles fraîches de Moringa se composent de : 74.7% d’eau, 8.1% de protéines, 0.6% de lipides, 14.1% de glucides, 2.13% de cellulose, 2.5% de cendres, 531mg de calcium, 11.7mg de fer, 220 mg de vitamine C, 0.23 mg de thiamine, 0.77mg de riboflavine, 2.66 de niacine et l’équivalent de 5000 µg/100g de vitamine A.

Les feuilles de Moringa contiennent « 2 fois plus de protéines que le yaourt, 3 fois plus de potassium que la banane, 4 fois plus de calcium que le lait, 7 fois plus de vitamine C que les oranges, 8 acides aminés essentiels. » Elles permettraient de soigner le diabète et de soulager les rhumatismes. L’idée est brillante. Mais sa mise en place n’est pas toute simple… Nous y reviendrons.

Les parcelles de terre où on s’est servi des techniques de restauration évoquées plus haut, ont dorénavant un rendement 3 fois supérieurs à celui des terres où on ne les utilise pas.

Sarah rêve de planter un million d’arbres en Tunisie. 130 000 acacias ont été plantés dans 20 domaines pilotes. Elle veut arriver à 50 000 hectares de terres fertiles d’ici 2018 et souligne que 3 millions d’acacias sont nécessaires à la protection des terres cultivables en Tunisie. Elle espère étendre son programme à l’Algérie et au Maroc pour que le problème de la désertification de l’Afrique du Nord soit résolu d’ici 2050.

Avec Acacias for all, Sarah aspire non seulement à former les agriculteurs, mais aussi à organiser la vente de leurs récoltes selon les normes du commerce équitable et à créer des chaines de valeurs. Par la suite, elle a créé, un deuxième volet de Dream in Tunisia, à Bir Salah le Fortin de la Connaissance, un projet pilote financé par la fondation Orange.

Il s’agit d’un espace offrant des services sociaux-culturels, une sorte de club pour les femmes avec des formations en artisanat et en agriculture. On y trouve une crèche, un espace pour les jeunes avec des activités pour les écoliers et les collégiens et un espace de co-working pour les diplômés chômeurs qui sont accompagnés pour monter leurs projets. L’idée, c’est de concentrer en un seul espace, tous les services nécessaires aux femmes, aux jeunes et aux enfants pour s’émanciper, s’épanouir et s’autonomiser.

Enfin, Sarah a lancé Tunisie Climat, le think tank qui se soucie de l’adaptation climatique, en répertoriant les différentes initiatives locales, en analysant les solutions proposées pour répondre aux défis du changement climatique.

La dame aux acacias

Je dois vous avouer que j’ai pris mon temps pour ma rédaction et je reprends pour cette partie de mon article, un titre que j’ai croisé sur internet. Fort heureusement, il n’y a pas de parallèle à faire entre l’héroïne de Dumas et notre héroïne nationale. Mais la dame aux camélias et la dame aux acacias ont un point commun : un grand cœur et une générosité inouïe.

Alors pourquoi les habitants de ma Tunisie que j’aime tant s’acharnent-ils constamment contre ce qu’ils ont de plus beau ? La première fois que j’ai découvert le parcours exceptionnel de cette jeune femme qui irradie d’optimisme, je me suis sentie fière, mais après avoir discuté avec elle, une question, une seule, revenait en boucle : « Mais pourquoi ? »

La première fois que Sarah obtient des fonds en 2012 pour débuter son programme Acacias for all, les villageois de Bir Salah sont devenus suspicieux. Et puis, vous connaissez sans doute un ce passe-temps préféré des esprits obtus. Perdus. L’envie et les ragots. Ils ne se contentent pas de se consumer de jalousie. Ils vont jusqu’à la harceler. La soupçonner de détourner de l’argent. L’accuser de les exploiter. Porter plainte contre elle, auprès du CRDA (comité régional de développement agricole) pour les inciter à effectuer des contrôles sanitaires. Les agents de la CNSS et des recettes des finances sont devenus des habitués. Elle se fait insulter par les bigots fantasmant sur un suprématisme masculin chanté par des pigeons.

Sarah finit par craquer sous la pression de la médiocrité. Elle quitte la Tunisie pour son Paris natal avec son époux et son enfant. Cette retraite lui a permis de reprendre courage et de croire à nouveau à ses rêves de révolution sans slogans. Elle retourne au village de ses grands-parents encore plus déterminée qu’auparavant. La présence de son époux à ses côtés permet aux hommes de l’approcher. Elle est en mesure de commencer à expliquer son projet. En 2015, elle reçoit un financement pour former 20 femmes à la permaculture et l’agroforesterie. Son local se fait alors prendre d’assaut. 270 personnes exigent de Sarah qu’elle partage avec eux une partie des dons. De gré, pour éviter qu’ils ne recourent à la force.

Les bras de fer continuent jusqu’en 2016, lorsque le reste de la Tunisie découvre son enfant dans un magazine américain. Les médias nationaux font connaître ses projets et ses ambitions. D’autres agriculteurs dans d’autres régions sollicitent Sarah. Elle peut désormais dire aux villageois de Bir Salah « soit on applique mon programme comme il faut, soit je vais ailleurs. ». Elle obtient également le soutien des autorités locales. Personne ne peut plus se permettre de l’intimider.


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L’étape 2.0

Sarah passe à l’étape suivante. Elle veut étendre son programme au reste du pays et recrute des ambassadeurs. Ils étaient 25 au départ. Ils n’en restent plus que 4. Il faut dire que Sarah a appris de ses erreurs passées. Après avoir distribué gratuitement des graines de moringa à de nombreuses agricultrices dans l’espoir de les voir suivre son programme, plusieurs d’entre elles se volatilisent après s’être engagées à lui revendre leur production. La folie des grandeurs monte à la tête de bien d’autres, qui souhaitent écouler leur marchandise à des prix exorbitants. Sarah a beau leur expliquer qu’il y a un prix de marché, mais rien n’y fait. Souvent les agricultrices reviennent vers elle, lorsqu’elles ne trouvent pas de débouchés. Sarah veut planter des arbres, monter des chaines de valeurs, créer des emplois locaux, lutter à la fois contre la désertification, la pauvreté et l’inégalité des genres.

Mais la bulle spéculative qui entoure le marché du moringa et la volatilité de l’engagement des personnes s’avèrent être les plus grands défis que rencontre Sarah. Les ambassadeurs attirés par l’appât du gain se sont retirés, ceux qui croient en ce projet continuent encore de travailler. Mais ce n’est pas suffisant. Il lui faut encore plus de transparence. être certaines que les arbres plantés sont toujours là : en avril dernier sur les 400 arbres plantés en une journée à la goulette, 200 ont été arrachés dans la nuit qui a suivi.

Grâce à une autre superwoman, Wala Kasmi, première tunisienne lauréate du prix de l’innovation sociale du programme La France s’engage au Sud, elle est entrain de mettre en place une application pour smartphone qui permettrait de « tracker » les arbres. L’idée est de lancer un jeu pour inciter les bénévoles à récupérer les graines d’arbres. Télécharger l’application. Planter le moringa, l’acacia et d’autres graines. Se servir de cette application pour géolocaliser tout ce qu’ils ont planté. Différents cadeaux seront proposés pour les motiver et les pousser à se surpasser.

Beaucoup d’idées, certaines d’entre elles se transforment en projets, d’autres attendent d’être concrétisées…

Sarah Toumi a tout pour elle. Elle est jeune. Son association reçoit le soutien de la Fondation du Roi Baudouin, la Fondation Orange, Ashoka – le réseau international des entrepreneurs sociaux, Echoing Green, les Rencontres du Mont-Blanc — Forum International des Dirigeants de l’Economie Sociale et Solidaire, la Direction Générale des forets Tunisie lui fait don de plants, l’ambassadeur de France croit en elle… Un seul obstacle se dresse devant elle. Il s’appelle « mentalités ». Mais nous sommes en Tunisie. L’Humain a toujours fait de notre pays une exception. La Femme en a toujours fait un miracle.


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