Professeur à l'Université de Poitiers, Taoufik Rajhi décrypte le Nobel d'économie attribué à Robert Hall et Michael Woodford, qui ont bâti à vingt-cinq ans d'écart le modèle néokeynésien aux trois équations : l'outil que les banques centrales consultent avant chaque décision sur les taux, en partant des choix d'épargne et de consommation de chaque ménage.
Pourquoi ce Nobel d'économie récompense-t-il deux noms et pas un seul ?
partir des décisions de chacun d'entre nous pour comprendre les crises de tous
Le jury a choisi de couronner deux économistes qui n'ont pourtant pas travaillé à la même époque. À vingt-cinq ans d'écart, Robert Hall puis Michael Woodford ont chacun posé une pierre du même édifice : l'outil que les banques centrales du monde entier utilisent aujourd'hui, explique Taoufik Rajhi, professeur des universités à l'Université de Poitiers.
Le point commun entre ces deux parcours bâtis à distance l'un de l'autre, c'est un point de départ que vous retrouverez dans votre propre quotidien : partir des décisions prises par chacun d'entre nous pour comprendre les crises qui touchent tout le monde.
Que se passe-t-il vraiment quand une banque centrale annonce ses taux ?
Derrière chaque annonce de la Banque centrale européenne sur ses taux, hausse ou baisse, se trouve un outil moins visible mais déterminant : un modèle mathématique construit autour de trois équations. C'est ce cadre, et non la seule communication officielle, qui pèse réellement dans la décision avant qu'elle ne soit rendue publique.
Ce modèle porte un nom, «néokeynésien», et il n'est pas sorti de nulle part : il est en grande partie l'œuvre des deux lauréats du prix Nobel d'économie. Comprendre ces trois équations, c'est comprendre ce qui se joue vraiment quand une banque centrale décide de bouger, ou non, ses taux.
Ce prix change-t-il quelque chose pour les ménages ?
Au fond, ce qui unit les travaux récompensés tient en une phrase : partir des décisions de chacun d'entre nous pour comprendre les crises de tous. Ce renversement de perspective place le ménage, ses choix d'épargne, de consommation ou d'endettement, au cœur de la réflexion économique, plutôt qu'en simple variable secondaire.
Pour vous comme pour l'ensemble des ménages, ce prix ne change rien dans l'immédiat à votre budget ou à vos décisions quotidiennes. Il pourrait, à terme, influencer la façon dont les banques centrales écoutent et anticipent les comportements économiques ordinaires, si cette approche venait à s'imposer durablement dans la conduite des politiques monétaires.
Ce prix Nobel raconte avant tout un changement de regard: comprendre les décisions économiques en partant de vous, de vos choix d'épargne ou de consommation, plutôt que de les réduire à de grandes variables abstraites. Il revient maintenant aux banques centrales de faire vivre, ou non, cette manière de penser dans leurs prochaines décisions, et à vous de rester attentive à la façon dont leurs annonces, même sans toucher immédiatement votre quotidien, s'appuient sur un cadre théorique construit à partir des comportements ordinaires.