L'humanisme échappe à l'anthropocentrisme en cessant de couper l'être humain du reste du vivant. Le philosophe Frédéric Worms propose de lier la lutte contre les violences interhumaines à la préservation de la nature : protéger les hommes, selon lui, suppose désormais de protéger ce qui les entoure.
Qu'est-ce que l'anthropocentrisme reproché à l'humanisme ?
L'humanisme d'aujourd'hui « doit lier la lutte contre les violences interhumaines à la préservation de l'ensemble du vivant ».
Ce que l'on reproche à certaines lectures de l'humanisme, c'est d'avoir fait de l'être humain une exception absolue parmi le vivant. Dans cette vision, l'exclusivité de l'homme sur les autres espèces justifierait qu'il dispose de la nature comme d'un objet inerte, placé à son entière disposition. La Terre entière se trouverait ainsi soumise à sa seule volonté.
Cette posture pose problème parce qu'elle coupe l'être humain de son propre milieu naturel. Au lieu de reconnaître aux autres vivants leurs singularités propres, elle les réduit à de simples ressources au service d'un seul maître. L'humanisme ainsi critiqué perdrait de vue qu'il appartient lui-même à ce monde qu'il prétend dominer.
Comment l'humanisme se repense-t-il à l'ère contemporaine ?
Depuis la Renaissance, rappelle le philosophe Frédéric Worms, l'être humain occupe le centre de la réflexion humaniste. Mais cette place centrale ne peut plus, selon lui, s'appuyer sur une supériorité qui isole l'humanité du reste du vivant : l'humanisme contemporain ne se construit plus sur une telle déconnexion. Repenser l'humanisme, c'est donc changer le lien qui unit l'espèce humaine à ce qui l'entoure, sans renoncer à ce qui a fondé la réflexion depuis des siècles.
Ce déplacement, pour Frédéric Worms, se traduit par un geste précis : relier deux combats longtemps pensés séparément. L'humanisme d'aujourd'hui « doit lier la lutte contre les violences interhumaines à la préservation de l'ensemble du vivant ». La survie des hommes dépendrait ainsi, de façon intime, de celle du monde vivant qui les entoure. L'humanisme relie désormais la protection de l'humain contre l'humain à celle de tout ce qui vit.
Peut-on protéger les humains sans sacrifier la planète ?
Poser la question en ces termes, protéger l'être humain ou préserver la planète, revient à accepter un choix qui n'a pas lieu d'être. L'humanisme que nous appelons ne renonce ni à l'un ni à l'autre : il cherche le point où la dignité humaine et la santé du vivant se soutiennent plutôt qu'elles ne se concurrencent. Ce déplacement change la nature du débat : d'un dilemme qu'on tranche, il devient un horizon qu'on construit, pas à pas, décision après décision.
C'est peut-être là que se loge la réponse à la question qui ouvrait cet article : éviter l'anthropocentrisme ne signifie pas s'effacer derrière la nature, mais apprendre à situer l'humain parmi le vivant, non au-dessus de lui. Un humanisme ainsi élargi protège les êtres humains autrement, en tenant compte du monde dont ils dépendent.
Situer l'humain parmi le vivant, plutôt qu'au-dessus de lui, ne revient donc pas à effacer ce que l'humanisme a mis des siècles à construire. C'est lui donner un nouveau souffle : une seule exigence de protection, qui ne distingue plus vraiment la dignité des hommes de la santé du monde qui les porte.