Le malouf tunisien est une musique arabo-andalouse savante, héritée de Kairouan et enrichie par les réfugiés andalous arrivés à Tunis. Organisée en noubas, suites vocales et instrumentales jouées dans un ordre précis, cette tradition vivante se transmet encore dans les concerts, les mariages et les veillées tunisiennes, loin de l'image poussiéreuse qu'on lui prête parfois.
Le malouf, c'est quoi au juste derrière ce mot qui nous intimide ?
Repérez ces abyat et vous tenez le fil de la pièce.
Le mot intimide, mais il désigne une réalité bien vivante : le malouf est l'un des piliers de la musique traditionnelle tunisienne. C'est une forme particulière de musique arabo-andalouse, savante dans sa construction, mais pas réservée aux savants pour autant. Sous cette appellation unique se cache en réalité un ensemble bien plus riche qu'une simple étiquette folklorique.
Ce patrimoine recouvre deux visages bien distincts. D'un côté, le répertoire profane, appelé hazl, celui des veillées et des plaisirs partagés. De l'autre, le répertoire religieux, le jadd, lié aux confréries et à une dimension plus spirituelle. À l'intérieur de ces deux pans, plusieurs formes de chant se distinguent, parmi lesquelles le mouachah, le zadjal ou le shghul, chacune avec sa propre couleur.
D'où vient vraiment cette musique qu'on croit si tunisienne ?
Remontons à la fin du VIIIe siècle. Kairouan, alors capitale des Aghlabides, cultive un art musical comparable à celui de Bagdad. Vers 830, le musicien Ziriab, parti de Bagdad, y fait une longue halte.
Le second tournant survient au XIIIe siècle, sous la dynastie hafside. Chassés d'Espagne par la Reconquête, quelque 8 000 réfugiés andalous arrivent alors à Tunis, leur répertoire musical dans leurs bagages. Cet apport andalou se mêle aux traditions déjà présentes. Ce mélange pose les bases de ce qui s'écoute encore aujourd'hui.
Une nouba, ça s'écoute comment (et à quoi reconnaître les instruments) ?
Oubliez l'idée d'un morceau unique qui tourne en boucle : une nouba est une suite, un enchaînement de pièces vocales et instrumentales jouées dans un ordre précis, toutes bâties sur un même mode qui lui donne son nom. Les abyat ouvrent le bal : deux poèmes chantés en arabe littéral, avant que les autres parties, en dialecte tunisien, en arabe littéral ou dans un mélange des deux, prennent le relais. Repérez ces abyat et vous tenez le fil de la pièce.
Côté instruments, l'oreille s'habitue vite si vous savez quoi chercher. L'oud tunisien, plus allongé que son cousin oriental, porte la mélodie avec une rondeur reconnaissable. Vient le rbâb, ce cordophone à deux cordes en boyau, au grain plus rugueux, presque une voix qui frotte. Le violon enfin, venu rejoindre l'ensemble, apporte une tenue de note plus lisse. Trois timbres, trois caractères : une fois qu'on les distingue, le malouf arrête d'être un mur de son.
Qui a sauvegardé ce patrimoine, et où l'écouter aujourd'hui ?
Si le malouf a traversé les décennies sans se perdre, c'est grâce à La Rachidia. Cette association, spécialisée dans la musique tunisienne, est fondée à Tunis le 3 novembre 1934 par une élite menée par Mustapha Sfar. Sa mission : sauvegarder le patrimoine musical tunisien, malouf en tête, puis le documenter. Les premiers essais de notation sont dus à Mohamed Triki, qui couche enfin sur partition une tradition jusque là transmise de bouche à oreille.
La transmission continue : à la mort de Tahar Gharsa en 2003, son fils Zied Gharsa prend la direction de l'ensemble musical de La Rachidia, puis celle de l'orchestre en juillet 2006. Pour l'entendre vivre hors des salles de répétition, direction Testour, fondée vers 1609 par des descendants d'Andalous. Son Festival international de malouf, né en 1967, en a fait la ville du Malouf : le 15 juillet 2024, la chanteuse et musicologue Syrine Ben Moussa en ouvrait une édition au Théâtre municipal.
Au fond, le malouf n'a rien d'un cours magistral : c'est une musique qui se laisse apprivoiser dès qu'on sait où poser l'oreille. La prochaine fois qu'une nouba s'élève lors d'une soirée ou d'un mariage, oubliez l'intimidation du mot savant et amusez-vous plutôt à repérer les abyat, puis à distinguer la rondeur de l'oud, le grain plus rugueux du rbâb et la tenue de note plus lisse du violon. Vous découvrirez alors que ce patrimoine qu'on croyait réservé aux connaisseurs vous appartient, lui aussi, un peu plus à chaque écoute.