La malédiction des ressources désigne ces pays riches en pétrole, cuivre ou phosphate dont la croissance reste à la peine. L'économiste Richard Auty forge le terme en 1993 ; Tom Burgis recense au moins vingt pays africains où les matières premières dépassent le quart des exportations, sans que cette rente finance durablement les caisses de l'État.
Qu'est-ce que la malédiction des ressources ?
entre 2007 et 2012, à peine 2,5 % des 41 milliards de dollars tirés des mines de la République démocratique du Congo ont atteint le budget de l'État
La malédiction des ressources naturelles désigne une situation économique paradoxale : les pays en développement dotés d'abondantes ressources extractives affichent une croissance moins favorable que les pays qui en sont dépourvus. L'économiste britannique Richard Auty est le premier à employer cette expression, dans un ouvrage publié en 1993.
Tom Burgis propose un repère chiffré pour identifier les pays exposés : les matières premières doivent représenter plus du quart de leurs exportations. Selon ce critère, il recense au moins vingt pays africains concernés.
Comment la rente des mines échappe-t-elle au budget de l'État ?
Le mécanisme commence souvent par la cession des gisements eux-mêmes. Selon les calculs de l'auteur Tom Burgis, entre 2007 et 2012, à peine 2,5 % des 41 milliards de dollars tirés des mines de la République démocratique du Congo ont atteint le budget de l'État, des gisements de cuivre et de cobalt ayant été cédés à vil prix. La rente minière se forme donc avant même l'extraction, au moment où les droits sont négociés.
Une fois l'exploitation lancée, la fiscalité achève d'évider les caisses publiques. En Zambie, grand producteur de cuivre, les compagnies minières étaient moins taxées que leurs propres salariés, un demi-million de personnes. Ce décalage résume le piège : l'État encaisse moins que ceux qui travaillent pour les entreprises qu'il est censé taxer.
Pourquoi la croissance tirée par l'extraction reste-t-elle fragile ?
L'économiste Philippe Hugon décrit ces économies comme des économies de rente : l'argent tiré des mines y a rarement servi à construire un tissu industriel durable. L'accumulation productive, c'est-à-dire la capacité à transformer la richesse extraite en usines, en compétences et en infrastructures qui durent, n'y a jamais vraiment démarré. Hugon cite deux exceptions, le Botswana et l'Afrique du Sud, où la rente minière a, dans une certaine mesure, nourri autre chose que l'extraction elle-même.
Felwine Sarr pointe une autre fragilité : parmi les économies africaines qui affichent de la croissance, ce sont surtout celles qui exportent du pétrole ou des minerais. Cette croissance reste alors suspendue aux cours mondiaux des matières premières plutôt qu'à un appareil productif propre. Quand les prix montent, l'économie progresse ; quand ils chutent, elle recule, sans qu'un socle industriel vienne amortir le choc.
Quelles conséquences quand la rente ne finance pas les services essentiels ?
Quand la rente minière ou pétrolière échappe au budget national, par les montages d'intermédiaires et les prix de transfert, c'est l'argent qui devrait financer les hôpitaux, les centres de santé et les campagnes de vaccination qui ne parvient jamais au Trésor. L'État affiche des recettes sur le papier, mais les flux réels prennent d'autres chemins, vers des sociétés écrans ou des comptes à l'étranger. Le manque à gagner ne se voit pas tout de suite : il se lit, des années plus tard, dans l'état des infrastructures sanitaires.
Le journaliste Burgis relie ainsi la malédiction des ressources à l'épidémie d'Ebola, qui avait frappé des pays où les services de santé avaient déjà été vidés de leurs moyens. Son constat éclaire un mécanisme plutôt qu'un fait divers : quand la rente ne finance pas le soin, ce sont les systèmes de santé qui s'affaiblissent en premier, avec des conséquences directes pour les femmes et les ménages qui en dépendent au quotidien.
De ces exemples se dégage une leçon simple : la richesse minière ou pétrolière ne dit rien, à elle seule, du sort d'un pays. Tout se joue dans les contrats signés avant même l'extraction, dans la part de la rente qui atteint réellement le budget public, et dans l'usage qui en est fait une fois recouvrée. Le Botswana et l'Afrique du Sud, cités par Philippe Hugon, montrent qu'une autre voie existe quand cette rente nourrit autre chose que l'extraction elle-même. Retenez surtout ceci : la question qui compte n'est pas de savoir si un pays possède des ressources, mais qui en négocie le prix, et où va l'argent une fois sorti du sol.