En 1987, à Addis-Abeba, Thomas Sankara appelait les pays africains à un front uni face à leur dette, née du relèvement des taux américains et de la chute des recettes d'exportation à la fin des années 1970. Un allégement est venu plus tard : les termes de Naples ont effacé deux tiers du stock de dette dû aux créanciers officiels.
Pourquoi le discours de Sankara à Addis-Abeba reste-t-il une référence ?
Du Africa Hall d'Addis-Abeba aux tables de négociation d'aujourd'hui, un même fil se dessine : la dette africaine ne s'allège jamais pays par pays, dans l'isolement, mais par un rapport de force assumé collectivement, celui-là même que réclamait Thomas Sankara en 1987.
Le 29 juillet 1987, Thomas Sankara monte à la tribune de la 25e conférence au sommet de l'OUA, à Addis-Abeba, dans l'immense Africa Hall, devant les chefs d'État africains. Il y propose un « front uni » des pays africains face à la dette, un appel à agir ensemble plutôt qu'en ordre dispersé.
Des décennies plus tard, ce discours reste l'un des plus marquants de Sankara. Son souvenir demeure vivace dans la jeunesse burkinabè et, plus largement, en Afrique, où il est devenu une icône, un « Che Guevara africain », aux côtés de Patrice Lumumba.
D'où vient la dette qui a submergé l'Afrique dans les années 1980 ?
À la fin des années 1970, la Réserve fédérale américaine relève ses taux d'intérêt au moment même où les recettes d'exportation des pays du tiers-monde reculent. Pour de nombreux États africains, dont l'économie reposait sur la rente de quelques matières premières, ce double choc fragilise brutalement les finances publiques et nourrit une dette extérieure croissante.
Les emprunts contractés dès cette décennie auprès des grands bailleurs multilatéraux et des pays riches pèsent ensuite sur le service de la dette, au point d'empêcher les États africains de consacrer leurs ressources à d'autres priorités. Selon l'économiste Philippe Hugon, la crise qui s'installe, l'endettement extérieur et les déséquilibres financiers liés à ces économies de rente conduisent, sous la pression des bailleurs, à un changement radical.
Comment cette dette a-t-elle fini par être allégée ?
Les « termes de Naples » ont été une étape importante dans le traitement de la dette africaine : ils prévoyaient l'effacement de deux tiers du stock de dette dû aux créanciers officiels. Cette remise partielle a ensuite été prolongée par l'initiative PPTE, réservée aux pays pauvres très endettés.
Plus récemment, le Fonds monétaire international a approuvé un allègement de la dette pour 25 pays africains. Le surendettement reste une question vive pour une partie du continent.
Qui prête à l'Afrique aujourd'hui : qu'en est-il chez nous ?
Le paysage des créanciers de l'Afrique a changé de visage. Pour Sonia Le Gouriellec, le retour de la Chine sur le continent est le tournant majeur des relations extérieures africaines depuis la fin de la guerre froide, notamment par ses prêts. Ce basculement replace la question des créanciers eux-mêmes au centre du débat sur la dette.
Chez nous, le sujet n'est pas qu'une affaire de géopolitique lointaine. Depuis plusieurs années, la dette occupe une grande partie du débat public en Tunisie. La dette contractée notamment auprès du Fonds Monétaire International a conduit les gouvernements successifs à adopter des mesures d'austérité dans le cadre de plans d'ajustement.
Du Africa Hall d'Addis-Abeba aux tables de négociation d'aujourd'hui, un même fil se dessine : la dette africaine ne s'allège jamais pays par pays, dans l'isolement, mais par un rapport de force assumé collectivement, celui-là même que réclamait Thomas Sankara en 1987. Les annulations obtenues depuis, des termes de Naples à l'initiative PPTE, réservée aux pays pauvres très endettés, montrent qu'un allègement se gagne quand la pression se tient ensemble. Mais le visage des créanciers a changé : le président français Emmanuel Macron a lui-même annoncé qu'il souhaitait « annuler massivement la dette des pays africains ».