Oui, selon la thèse provocante de l'historien Yuval Noah Harari : loin d'avoir maîtrisé le blé, l'humanité se serait laissée asservir par quelques plantes domestiquées, au prix de journées plus longues et d'une vie plus précaire que celle des cueilleurs. Une lecture qui interroge notre récit du progrès, et que l'historien Rutger Bregman vient nuancer.
Et si l'agriculture était la plus grande arnaque de l'histoire ?
et si, depuis une dizaine de millénaires, ce n'était pas nous qui avions domestiqué le grain, mais le grain qui nous tenait, tranquillement, en laisse ?
Et si ce que nous appelons progrès n'était, vu d'ailleurs, qu'une gigantesque méprise ? C'est la question que pose l'historien Yuval Noah Harari, qui tient la révolution agricole pour la plus grande arnaque de l'histoire. Selon lui, après des millions d'années passées à chasser et cueillir, les humains se sont mis, il y a une dizaine de millénaires, à se consacrer à l'agriculture, un basculement qu'il refuse de lire comme une avancée allant de soi.
Cette lecture reste une thèse, assumée comme telle par son auteur, et non un fait établi : elle invite à regarder le récit du progrès agricole autrement, sans trancher à sa place. Ce que l'on retient surtout, c'est la question qu'elle pose à notre histoire : qui, du grain ou de l'humain, a vraiment domestiqué l'autre ?
Le paysan vivait-il vraiment moins bien que le cueilleur ?
Selon Yuval Noah Harari, les céréales occupaient une place modeste dans l'alimentation humaine avant l'arrivée de l'agriculture. L'historien soutient que le tournant agricole n'a pas amélioré le quotidien de nos ancêtres : il avance que la vie du paysan s'annonçait plus précaire que celle du cueilleur, livré aux caprices d'une poignée de plantes domestiquées plutôt qu'à la diversité de la cueillette.
Harari rappelle aussi que l'agriculture ne serait pas née d'un seul geste en un seul lieu, mais apparue séparément, comme si plusieurs sociétés humaines avaient, chacune de son côté, cédé au même mirage.
Les chasseurs-cueilleurs travaillaient-ils si peu que ça ?
Face à la thèse de Harari, l'historien Rutger Bregman, dans son ouvrage Humankind, convoque les anthropologues qui ont tenté de chiffrer le temps de travail des chasseurs-cueilleurs. Leur verdict : vingt à trente heures par semaine au grand maximum, loin de l'image d'une survie harassante que l'on prête souvent à ces sociétés.
Bregman s'appuie sur ce chiffre pour contester un récit plus large : celui qui voudrait que l'agriculture, puis la propriété, aient automatiquement apporté le progrès. Si quelques heures suffisaient à assurer la subsistance, la bascule vers les champs ne relevait peut-être pas d'une marche inéluctable vers le mieux, mais d'un choix aux bénéfices plus incertains qu'on ne le raconte.
L'Afrique a-t-elle pris le même chemin ?
Le Sahara n'a pas toujours été ce désert sans fin. Catherine Coquery-Vidrovitch rappelle qu'il s'est asséché à partir du cinquième millénaire avant notre ère, dispersant ses habitants vers d'autres terres. L'Afrique des pluies d'été, elle, a suivi son propre chemin agricole.
En bordure du Sahel, là où la pluie ne tombe que quatre mois par an, Felwine Sarr note que l'on cultive mil et sorgho, des céréales taillées pour cette rareté. Le maïs et le manioc, venus d'Amérique, sont arrivés ensuite et nourrissent aujourd'hui davantage de monde. Le blé n'a jamais eu le monopole des champs.
Vous ne regarderez peut-être plus un champ de blé tout à fait de la même façon. Harari le premier rappelle que sa lecture reste une thèse, pas un verdict, et Bregman ne tranche pas davantage dans l'autre sens. Reste cette question, insolente et tenace, qui nous chatouille chaque matin devant notre pain : et si, depuis une dizaine de millénaires, ce n'était pas nous qui avions domestiqué le grain, mais le grain qui nous tenait, tranquillement, en laisse ?