SocioScènes

La plupart des gens sont bons, selon Rutger Bregman

Oui, répond l'historien Rutger Bregman : la civilisation ne serait pas un vernis fragile posé sur une nature égoïste, mais l'inverse. Il le prouve par des histoires vraies, des garçons de Tonga échoués en 1965 aux récits qu'on croyait connaître par cœur, pour nous redonner, sans naïveté, une raison d'espérer.

Et si l'homme n'était pas un loup pour l'homme ?

Ici, c'est l'entraide qui a tenu lieu de boussole pendant quinze mois, et c'est cette histoire vraie que Bregman est allé rechercher.

Il y a une vieille querelle de philosophes qui nous concerne tous, et pas seulement en théorie. D'un côté, Thomas Hobbes : l'homme serait un loup pour l'homme, et c'est sur cette idée que notre économie moderne a bâti ses fondations, en misant sur l'intérêt personnel. De l'autre, Jean-Jacques Rousseau, convaincu que la bonté précède la méchanceté. Vous l'aurez senti venir : c'est cette opposition que l'historien Rutger Bregman rouvre, avec la chaleur de quelqu'un qui a envie de nous redonner raison d'espérer.

Pour étayer son parti pris, Bregman s'appuie sur les travaux de l'anthropologue Joseph Henrich. Sa thèse bouscule avec douceur l'idée reçue d'une humanité fondamentalement égoïste. Et si, finalement, le vernis n'était pas la bonté, mais la défiance qu'on nous a appris à y voir ?

Que s'est-il vraiment passé sur l'île des six garçons de Tonga ?

Rutger Bregman a retrouvé la véritable histoire de six collégiens originaires de Nuku'alofa, aux Tonga, échoués sur une île en 1965. Pendant quinze mois, loin de tout secours, ces garçons ont tenu ensemble. Ils se sont organisés, se sont soutenus, et n'ont jamais basculé dans la violence qu'on croit inévitable chez des naufragés livrés à eux-mêmes.

Rien à voir avec le huis clos imaginé par Golding dans son roman, où l'isolement précipite des enfants vers la cruauté. Ici, c'est l'entraide qui a tenu lieu de boussole pendant quinze mois, et c'est cette histoire vraie que Bregman est allé rechercher.

La Nouvelle-Orléans a-t-elle vraiment basculé dans le chaos après Katrina ?

Au lendemain de Katrina, la presse a décrit La Nouvelle-Orléans comme une ville livrée à elle-même, retournée à l'état sauvage. Rutger Bregman revient sur ce récit et le met en regard de l'analyse de l'historien Timothy Garton Ash, qui évoquait dans le Guardian une mince croûte de civilisation. Un même désastre, deux lectures opposées sur ce qu'il révèle vraiment des gens.

Bregman rapproche cet épisode d'une émission de téléréalité qui avait abandonné des participants ordinaires à eux-mêmes, en espérant provoquer le chaos devant les caméras. Il ne s'est rien passé, à la grande déception des producteurs. Même attente déçue, même scénario qui refuse de se produire : La Nouvelle-Orléans, comme ce plateau de télévision, ne confirme pas le vernis fragile qu'on leur prêtait.

Milgram et Zimbardo avaient-ils raison sur la cruauté ordinaire ?

Et si Milgram et Zimbardo avaient mal raconté l'histoire ? Bregman ne les balaie pas d'un revers de main : il s'appuie sur le travail minutieux de Gina Perry, qui a rouvert les archives mêmes des expériences d'obéissance. Ce retour aux sources a de quoi ébranler des certitudes bien installées, au point que certains psychologues renoncent aujourd'hui à enseigner ces expériences comme des vérités indiscutables.

Pour élargir le tableau, Bregman regarde plus loin encore dans notre histoire commune. Il cite des anthropologues selon lesquels les chasseurs-cueilleurs ne travaillaient guère plus de vingt à trente heures par semaine, choisissaient leurs chefs pour un temps limité et prenaient ensemble leurs décisions. Loin de la loi du plus fort, cette organisation dessine une autre mémoire de l'humanité, plus douce et plus partagée que celle qu'on nous a longtemps racontée.

La Nouvelle-Orléans, comme ce jeu de téléréalité, finit par raconter l'inverse de ce qu'on attendait d'elle : non pas l'effondrement, mais des gens ordinaires qui se tiennent debout ensemble quand tout vacille. Ce que Bregman nous invite à retenir, c'est un autre regard possible, celui que Rousseau ouvrait face aux certitudes de Hobbes. Rien ne dit que l'un a définitivement raison contre l'autre : c'est à nous de choisir, chaque jour, lequel nourrir. Chez vous, au travail, dans votre quartier, cela tient à un geste aussi simple qu'exigeant : accorder d'abord sa confiance, comme l'ont fait ces six garçons sur leur île, comme l'a fait, sans le savoir, toute une ville qu'on avait trop vite condamnée.

Questions fréquentes

Pourquoi Rutger Bregman dit-il que l'homme n'est pas un loup pour l'homme ?
Parce qu'il s'oppose à l'idée de Hobbes, qui voyait l'homme comme un loup pour l'homme et sur laquelle l'économie moderne a bâti ses fondations. Bregman, lui, penche du côté de Rousseau, convaincu que la bonté précède la méchanceté, et s'appuie notamment sur les travaux de l'anthropologue Joseph Henrich.
Que s'est-il passé avec les six garçons de Tonga échoués en 1965 ?
Six collégiens de Nuku'alofa, aux Tonga, sont restés échoués sur une île pendant quinze mois, loin de tout secours. Ils se sont organisés et soutenus entre eux, sans jamais basculer dans la violence, à l'inverse du huis clos imaginé par Golding dans son roman.
La Nouvelle-Orléans a-t-elle sombré dans le chaos après l'ouragan Katrina ?
La presse a décrit la ville comme livrée à elle-même, mais Bregman met ce récit en regard de l'analyse de l'historien Timothy Garton Ash, qui évoquait une mince croûte de civilisation. Il rapproche cet épisode d'une émission de téléréalité où, à la déception des producteurs, le chaos attendu ne s'est jamais produit.
Les expériences de Milgram et Zimbardo sur la cruauté sont-elles remises en question ?
Oui : Bregman s'appuie sur le travail de Gina Perry, qui a rouvert les archives de ces expériences d'obéissance, et ce retour aux sources a ébranlé des certitudes bien installées. Certains psychologues renoncent aujourd'hui à les enseigner comme des vérités indiscutables.
Comment vivaient réellement les chasseurs-cueilleurs, selon cet article ?
Selon des anthropologues cités par Bregman, ils ne travaillaient guère plus de vingt à trente heures par semaine, choisissaient leurs chefs pour un temps limité et prenaient leurs décisions ensemble. Cette organisation dessine une mémoire de l'humanité plus douce et plus partagée que celle fondée sur la loi du plus fort.

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