En juillet, une ville tunisienne se mesure à sa distance de la côte. Tunis se vide vers La Marsa et Gammarth, Sfax vers Chaffar, et partout les familles qui n’ont pas de maison au bord de l’eau s’organisent pour y passer au moins une journée.

Ce mouvement saisonnier ressemble à un loisir. Il est plus que cela. La mer, dans la culture tunisienne, n’est pas un décor de vacances que l’on ajoute à l’été. C’est un espace où le pays dépose des choses qu’il ne dit pas ailleurs : la liberté, la fête, le silence, et aussi le deuil.

L’industrie touristique a sa propre version de cette mer, faite de plages privées et de buffets en bord de piscine. Ce n’est pas celle dont il est question ici. La mer populaire est gratuite, bruyante, disputée, et elle appartient à ceux qui n’ont rien à payer pour y entrer. C’est cette mer que la littérature tunisienne a su regarder de près, là où l’ethnographie des usages populaires reste, elle, étonnamment peu documentée.

La mer des pêcheurs, pas celle des dépliants

Aucun écrivain tunisien n’a tenu la mer aussi près du corps que Moncef Ghachem. Né le 29 juillet 1946 à Mahdia, issu d’une famille de pêcheurs sur quatre générations, il a fait de la Méditerranée non pas un paysage mais une matière de travail, de fatigue et de mémoire. Sa mer sent le poisson, le sel et l’effort, pas l’huile solaire. Son recueil Cap Africa (1989) et surtout L’Épervier, nouvelles de Mahdia, qui lui vaut le Prix Albert-Camus en 1994, donnent la parole à un monde de pêcheurs que le récit touristique efface : ceux pour qui la mer est d’abord un gagne-pain incertain.

Cette distinction compte. Dans un pays qui vend ses côtes à l’étranger, la poésie de Ghachem rappelle que la mer a d’abord été un lieu de classe populaire, peuplé de gens qui en vivent et parfois en meurent. La plage du dimanche et le port de pêche se touchent géographiquement et s’ignorent socialement. Lire Ghachem, c’est refuser cet effacement, et reconnaître que la mer tunisienne est habitée bien avant d’être visitée.

Un espace de liberté sous surveillance douce

Pour beaucoup de Tunisiens, la mer reste l’un des rares lieux où les codes se desserrent. La nuit surtout. En juillet, les familles s’installent sur le sable après la tombée du jour, quand la chaleur retombe et que la plage devient un salon en plein air. On y mange, on y joue de la musique, on y dort parfois. Cette sociabilité nocturne du bord de mer est l’une des formes les plus égalitaires du loisir estival, parce qu’elle ne coûte rien et qu’elle accueille tout le monde au même endroit — jusque sur les rivages de La Marsa, entre mer et traditions.

Cette liberté n’est pas la même pour toutes. Le rapport des femmes à la plage reste sous un regard social que les hommes ne subissent pas, et le corps féminin y est commenté, évalué, parfois disputé. La mer ouvre un espace de relâchement, mais elle ne suspend pas les normes qui pèsent le reste de l’année. Pour une partie des Tunisiennes, la liberté du bord de mer se négocie : choix de la plage, de l’heure, de la tenue, présence d’un groupe plutôt que d’une silhouette seule. La mer libère et surveille en même temps, et cette tension fait partie de ce qu’elle représente.

L’exil regarde toujours vers la mer

Chez les écrivains tunisiens partis, la mer change de fonction. Elle n’est plus le lieu où l’on va, mais celui qui sépare. Tahar Bekri, né à Gabès en 1951 et exilé à Paris depuis 1976, en a fait le titre même d’un recueil, La brûlante rumeur de la mer. Chez lui, la Méditerranée n’apaise pas : elle rappelle la distance, le pays laissé derrière, le bruit lointain d’une côte que l’on n’habite plus.

Cette mer-frontière traverse aussi l’imaginaire tunisois plus large. Abdelwahab Meddeb, écrivain tunisien né à Tunis en 1946 et mort en 2014, faisait de la Méditerranée une matrice culturelle dans Talismano (1979), un espace de circulation des langues et des mémoires plutôt qu’une plage. Albert Memmi, né à Tunis en 1920, a moins écrit la mer-élément que la ville et l’identité dans La Statue de sel (1953), mais son œuvre installe cette Tunisie méditerranéenne et plurielle où la côte est un seuil entre des mondes. Chez ces trois auteurs, la mer n’est jamais seulement de l’eau : elle est la ligne sur laquelle s’écrit le rapport à l’ailleurs.

La même mer porte le deuil

Il faut nommer ce que l’été recouvre. La Méditerranée qui accueille les baigneurs en juillet est aussi la route de la harga, l’émigration clandestine par la mer. Des Tunisiens, jeunes pour la plupart, embarquent depuis ces mêmes côtes vers l’Italie, et certains ne reviennent pas.

La mer de la fête et la mer du départ sont la même étendue d’eau, vue depuis le même rivage.

Cette réalité reste mal chiffrée et il serait malhonnête d’avancer un bilan précis sans source solide. Ce qui est documenté, c’est la persistance du phénomène et la trace qu’il laisse dans des familles entières. Le deuil, lui, est sans ambiguïté. Il existe des mères, des sœurs et des épouses qui regardent la mer en sachant qu’elle a pris quelqu’un et qu’elle ne rendra pas de corps. Le cimetière marin de Mahdia, présent dans l’œuvre de Ghachem, dit cette familiarité ancienne entre la côte et la mort : la mer nourrit et la mer engloutit, et les communautés littorales le savent depuis toujours.

Pour les femmes, cette dimension prend une forme particulière. À la figure de celle qui profite de la plage répond celle qui attend le retour. L’attente est un rapport féminin ancien à la mer, dans les familles de pêcheurs comme aujourd’hui dans celles que la harga a vidées d’un fils. La mer organise une part de la vie des femmes du littoral autour d’un retour qui peut ne jamais venir, et cette veille silencieuse appartient pleinement à l’imaginaire marin tunisien, même quand aucune enquête ne la mesure.

Le silence comme dernier usage

Reste un usage moins visible et tout aussi réel : la mer comme lieu où l’on ne fait rien et où l’on ne dit rien. Loin de la plage saturée, beaucoup de Tunisiens entretiennent un rapport contemplatif à la côte, une fin de journée passée à regarder l’eau sans objectif. Ce silence n’est pas du vide. Il est une manière de poser ce que l’année a accumulé, dans un pays où l’été reste, pour beaucoup, le seul répit accordé.

C’est sans doute là que se rejoignent toutes les fonctions de cette mer. Espace de liberté contrôlée, lieu de fête populaire, frontière de l’exil, tombe sans pierre, et enfin surface où déposer le silence. La mer tunisienne porte tout cela à la fois, et c’est pour cette raison qu’elle résiste au récit simple que le tourisme voudrait en faire.

Ce que la mer dit du rapport tunisien à la liberté et à la perte

La mer raconte une ambivalence que la société tunisienne connaît bien. Elle est l’espace le plus libre du pays et son seuil le plus dangereux. Elle offre à des gens qui ont peu un loisir qui ne coûte rien, et elle prend à d’autres ce qu’ils ont de plus cher. Penser la mer tunisienne, c’est tenir ensemble ces deux faces, sans choisir la plus douce. Pour les femmes du littoral en particulier, elle reste à la fois la promesse d’un relâchement et le lieu d’une attente, et c’est cette tension, plus que toute carte postale, qui en dit le vrai.

Questions fréquentes

Quel écrivain tunisien a le mieux écrit la mer des pêcheurs ?

Moncef Ghachem, né le 29 juillet 1946 à Mahdia dans une famille de pêcheurs sur quatre générations. Son recueil Cap Africa (1989) et surtout L’Épervier, nouvelles de Mahdia, qui lui vaut le Prix Albert-Camus en 1994, donnent la parole à un monde de pêcheurs que le récit touristique efface.

Pourquoi la plage tunisienne est-elle un lieu de sociabilité nocturne ?

Parce qu’en juillet, la chaleur retombe le soir et les familles s’installent sur le sable après la tombée du jour : on y mange, on y joue de la musique, on y dort parfois. C’est l’une des formes les plus égalitaires du loisir estival, puisqu’elle ne coûte rien et accueille tout le monde au même endroit.

Les femmes vivent-elles la plage comme les hommes en Tunisie ?

Non. Le corps féminin y reste commenté, évalué, parfois disputé, et la mer ne suspend pas les normes du reste de l’année. Pour une partie des Tunisiennes, la liberté du bord de mer se négocie : choix de la plage, de l’heure, de la tenue, présence d’un groupe plutôt que d’une silhouette seule.

Comment les écrivains tunisiens de l’exil parlent-ils de la Méditerranée ?

Comme d’une séparation plutôt que d’un lieu où l’on va. Tahar Bekri, exilé à Paris depuis 1976, en fait le titre de La brûlante rumeur de la mer ; Abdelwahab Meddeb en fait une matrice culturelle dans Talismano (1979) ; Albert Memmi, dans La Statue de sel (1953), installe une Tunisie méditerranéenne où la côte est un seuil entre des mondes.

Qu’est-ce que la harga, et quel lien avec la mer de l’été ?

C’est l’émigration clandestine par la mer : des Tunisiens, jeunes pour la plupart, embarquent depuis les mêmes côtes que les baigneurs, vers l’Italie, et certains ne reviennent pas. Le phénomène reste mal chiffré, mais sa persistance et la trace qu’il laisse dans des familles entières sont documentées.

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Paru dans La Sultane n°104.

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