Une nouvelle génération d’écrivains tunisiens francophones voit le jour, avec une production riche, diversifiée et régulière — loin de l’époque des premières plumes, plutôt rares, souvent des recueils poétiques ou des œuvres autobiographiques.
Pourquoi la littérature francophone tunisienne a-t-elle tardé ?
Contrairement à l’Algérie voisine, où des noms comme Kateb Yacine ou Mouloud Feraoun étaient déjà installés dans la mémoire littéraire française, la production tunisienne francophone est restée longtemps discrète — à l’exception notable d’Albert Memmi. Deux raisons principales l’expliqueraient : la Tunisie était un protectorat et non un territoire français à part entière comme l’Algérie (quatre départements pendant 130 ans) ; et le pays disposait, avant la colonisation, d’une culture arabe forte, l’un des grands foyers de la civilisation arabo-musulmane. Écrire en français y était donc parfois perçu comme un acte mal vu.
Il aura fallu l’indépendance, la généralisation de l’école publique et sa part importante accordée au français, pour voir émerger une génération d’écrivains tunisiens francophones — et une jeunesse plus décomplexée, qui aborde des sujets parfois tabous dans une langue perçue comme celle de la liberté.

Comment la France a-t-elle reconnu ces écrivains ?
La reconnaissance a été tardive : la France a longtemps qualifié les auteurs étrangers écrivant en français d’« écrivains d’expression française », plutôt que d’auteurs à part entière — alors même que c’est le Tunisien Habib Bourguiba qui est à l’origine de la création de l’Organisation internationale de la Francophonie. Avec la mondialisation et le recul de son influence culturelle, la France aurait progressivement pris conscience de l’importance de reconnaître cet héritage littéraire.

Qui sont les écrivains de cette nouvelle génération ?
Rompant avec leurs aînés (Albert Memmi, ou la génération des années 70 comme Abdelwahab Meddeb et Tahar Bekri), cette génération délaisse les thèmes de l’exil et du déracinement pour les libertés individuelles, le vivre-ensemble et la citoyenneté. Parmi les noms cités : Fawzia Zouari (Le corps de ma mère, 2016), Samy Mokaddem, Mohamed Harmel (Les rêves perdus de Leyla, Le Sculpteur de masques), Wafa Ghorbel (Le Jasmin noir), Khaoula Hosni (Le Cauchemar du Bathyscaphe), Hatem Oueslati, Azza Filali et Atef Attia.

Ces auteurs apportent un genre peu exploré jusque-là par la littérature arabophone tunisienne : le thriller et le fantastique. Samy Mokaddem, surnommé le « Da Vinci Code tunisien » pour Dix-neuf (prix Comar Découverte 2015), y mêle équation mathématique cachée, secret punique et pyramide immergée. Mohamed Harmel, lui, a remporté le prix spécial du jury aux Comar d’or pour Les rêves perdus de Leyla, une histoire de fantômes se déroulant dans la banlieue de Tunis, après avoir déjà obtenu le Comar d’or pour Le Sculpteur de masques.

Pourquoi tant de femmes parmi ces écrivains ?
La majorité des enseignants de français en Tunisie sont des femmes, très présentes aussi dans les études universitaires de la langue. Pour l’écrivaine tunisienne, s’exprimer en français serait aussi une manière d’échapper à une société patriarcale, d’adopter d’autres concepts et de s’émanciper — une langue qui a notamment inspiré le code du statut personnel de Bourguiba. Khaoula Hosni marque le genre du thriller tunisien avec Le Cauchemar du Bathyscaphe, tandis que Wafa Ghorbel triomphe dans le genre épistolaire avec Le Jasmin noir, et Wafa Hmissi explore la poésie autour du symbole du jasmin dans Jasmin : pulsation et délire.
À travers leurs écrits, ces auteurs évoquent aussi bien la Tunisie post-révolutionnaire — anarchie et corruption, mais aussi espoir — que des thématiques universelles, en explorant des registres variés : autobiographie, fiction, essai, thriller, horreur, fantastique et même science-fiction.
Par Firas Messaoudi
Questions fréquentes
Pourquoi la littérature tunisienne francophone a-t-elle émergé plus tardivement qu’en Algérie ?
Parce que la Tunisie était un protectorat et non un territoire français intégré, et qu’elle disposait déjà d’une culture arabe forte, rendant l’écriture en français moins valorisée qu’ailleurs.
Quels genres littéraires cette nouvelle génération explore-t-elle ?
Au-delà de l’autobiographie et de la fiction classique, elle investit le thriller, l’horreur, le fantastique et la science-fiction, des genres peu présents jusque-là dans la littérature tunisienne.
Quel rôle jouent les femmes dans cette littérature ?
Un rôle central : plusieurs autrices (Wafa Ghorbel, Khaoula Hosni, Wafa Hmissi) y trouveraient un espace d’émancipation et de reconnaissance littéraire à l’égal des auteurs masculins.
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Originally posted 2020-02-11 15:26:50.


