Kerkennah est un archipel tunisien de deux îles principales, Gharbi et Chergui, au large de Sfax, qu'on rejoint par bac en une heure environ. Plate et dépouillée, elle vit au rythme de la mer : pêche à la charfia inscrite depuis 2020 au patrimoine immatériel de l'Unesco, pêche aux éponges, palmiers clairsemés et villages de Mellita et Remla pour seul relief.
Comment Kerkennah vous accueille dès la traversée ?
La pêche à la charfia, elle, porte une reconnaissance rare : elle est inscrite depuis 2020 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco.
Dès que le bac quitte le port de Sfax, le temps change de rythme. Comptez une vingtaine de kilomètres de mer et environ une heure de traversée : assez pour laisser la ville derrière vous et sentir Kerkennah approcher, plate et discrète à l'horizon. Mellita, premier village sur la route, vous reçoit en douceur, avant Remla, le chef-lieu de l'archipel.
L'archipel se révèle alors dans sa simplicité : deux îles principales, Gharbi et Chergui, posées sur une Méditerranée calme, sans relief pour rompre l'horizon. Le palmier, arbre emblématique de Kerkennah, ponctue le paysage par touffes clairsemées : ici, l'eau et les bons sols se font rares, et ses dattes nourrissent surtout le bétail. Ce dépouillement a son charme : on comprend, dès les premiers mètres, qu'on a changé de monde.
Pourquoi la pêche à la charfia rend-elle Kerkennah unique ?
À Kerkennah, deux pêches disent une même fidélité à la mer. La pêche aux éponges se pratique traditionnellement à pied sur les hauts-fonds ou en plongée, un savoir que la surexploitation des stocks met aujourd'hui à l'épreuve. La pêche à la charfia, elle, porte une reconnaissance rare : elle est inscrite depuis 2020 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco. C'est un métier qui continue de se transmettre.
Selon l'Unesco, la charfia est une technique traditionnelle et passive, qui tire parti des conditions hydrographiques, des contours des fonds marins et des ressources de la mer. C'est cette manière de pêcher avec la mer, et non contre elle, qui fait de la charfia un patrimoine vivant, inscrit par l'Unesco.
Quels visages ont marqué l'âme de l'archipel ?
Avant d'être Kerkennah, l'archipel portait un autre nom. Diodore de Sicile, Polybe, Tite-Live ou Plutarque racontent que les Romains l'appelaient Cercina, un nom libyco-berbère hérité d'une ville portuaire où venaient mouiller les navires. Dans ce nom déjà, toute l'histoire de l'île : une terre tournée vers la mer, point de passage avant d'être un port d'attache.
C'est à El Abbasia, au nord de l'île, que naît le 2 février 1914 Farhat Hached, dans une famille modeste de marins pêcheurs. L'enfant de Kerkennah deviendra le fondateur de l'Union générale tunisienne du travail, une figure que l'île revendique comme la sienne. Au printemps 2017, d'autres visages sont venus s'y poser : l'initiative artistique Matza, lancée par le Suisse Séverin Guelpa, a réuni une dizaine d'artistes de Tunisie, de Suisse, de France et de Belgique.
Kerkennah peut-elle résister à la mer qui monte ?
À Kerkennah, la mer n'est jamais bien loin sous les pieds : la majorité des terres de l'archipel se trouve à moins de cinq mètres d'altitude. Ce lien étroit avec l'eau, qui façonne depuis toujours le rythme des pêcheurs et des charfias, a aussi son revers. Une nuit de novembre, des vents violents ont suffi à pousser la mer par-dessus les digues, jusque dans les maisons.
Faut-il s'alarmer pour autant ? Ce n'est pas l'esprit de Kerkennah, habituée depuis des générations à composer avec les caprices du large. Mais la fragilité d'un territoire presque entièrement au niveau de l'eau invite à la vigilance plutôt qu'à l'oubli. On repart de l'archipel avec cette image en tête : une terre basse et patiente, qui mérite qu'on en prenne soin autant qu'on l'admire.
De Mellita à Remla, Kerkennah s'offre dans sa lenteur, entre le palmier qui ponctue le paysage et la mer qui dicte le rythme des jours. On y mesure, en regardant les charfias attendre la marée, que la pêche se fait encore avec la mer, un geste reconnu par l'Unesco et que les familles de l'archipel continuent de transmettre. On y pense aussi à l'enfant d'El Abbasia, parti de ce rivage de pêcheurs pour marquer l'histoire du travail en Tunisie. De Kerkennah, on garde l'image d'une île qui a choisi la mer comme compagne, et qui vous la fait découvrir sans jamais hausser le ton.