Savant, mécène, peintre, musicologue : le baron Rodolphe d’Erlanger fut tout cela à la fois, et l’auteur d’un ouvrage devenu une référence, La musique arabe, édité par Paul Geuthner à Paris. C’est au djebel al-Manar — le « mont du phare », au cap de Carthage — qu’il trouva l’endroit rêvé pour vivre pleinement sa passion pour la culture arabe, en y faisant bâtir à Sidi Bou Saïd le palais Ennajma Ezzahra, aujourd’hui musée et haut lieu de la musique tunisienne — un joyau d’architecture qui demeure un mystère même pour les habitants du village.
Qui était le baron d’Erlanger ?
Rodolphe François baron d’Erlanger, né le 7 juin 1872 à Boulogne-Billancourt et mort le 29 octobre 1932 à Tunis, est un orientaliste franco-britannique d’ascendance germano-américaine. Né en France, il s’installe en Angleterre puis adopte la nationalité britannique en 1894. Son grand-père, le baron Raphaël d’Erlanger, avait fondé en 1848 à Francfort-sur-le-Main la banque « Erlanger et fils » ; son père, le baron Frédéric Émile d’Erlanger, développe la succursale parisienne jusqu’à en faire une banque indépendante d’envergure mondiale.
Rodolphe avait trois frères : l’aîné, le baron Raphaël Slidell d’Erlanger, était scientifique et professeur ; le second, le baron Émile Beaumont d’Erlanger, banquier et mécène des arts, présida la Compagnie des chemins de fer du Nord et finança la Channel Tunnel Company, destinée à percer le tunnel sous la Manche ; le troisième, le baron Frédéric A. d’Erlanger, devint un compositeur de renom. Rodolphe était aussi le cousin de l’explorateur et ornithologue Carlo von Erlanger, et l’une de ses petites-nièces épousa Winston Churchill Junior, petit-fils du Premier ministre britannique.
Pourquoi s’est-il installé à Sidi Bou Saïd ?
La légende veut que le baron, de santé fragile, soit venu chercher sur la colline une guérison sous le climat tunisien. Une autre part de vérité tient à sa passion de peintre, formée à Paris puis nourrie de voyages en Italie, en Angleterre, en Égypte et en Tunisie — pays où la banque familiale avait aussi des intérêts, la dynastie husseinite ayant emprunté des millions de francs à des créanciers européens, dont Erlanger. En raison d’une maladie des bronches, le baron séjourne en Tunisie dès avril 1909 et acquiert un terrain à Sidi Bou Saïd, à une vingtaine de kilomètres au nord de Tunis, sur un rocher dominant Carthage.
Ennajma Ezzahra est avant tout un témoignage, un cri d’amour, exprimant à la fois l’audace du concepteur visionnaire et l’humanité du néophyte cherchant à s’initier à une tradition antique.
Comment le palais a-t-il été construit ?
En septembre 1910, le baron s’installe avec sa femme dans sa propriété puis engage, l’année suivante, les travaux d’un palais de 2 000 m² doté d’un jardin en terrasses de cinq hectares, selon les normes de l’architecture andalouse. Cette grande et belle demeure deviendra rapidement un lieu privilégié de rencontres pour les musiciens, gens de lettres et peintres de Tunisie et d’ailleurs, dominant par sa large façade un parc immense. Bâti sur une dizaine d’années, de 1911 à 1922, Ennajma Ezzahra recrée un Orient passionnément rêvé : décoration intérieure raffinée mêlant art arabo-andalou, espagnol et italien, dans un esprit qui imite le palais de l’Alhambra à Grenade. Le baron obtient aussi, par le décret du 28 août 1915, la protection du village entier de Sidi Bou Saïd, imposant le bleu et le blanc et interdisant toute construction anarchique sur le promontoire.
Que découvre-t-on à l’intérieur ?
On y entre par une haute porte aux lourds battants en bois, peints en jaune et cloutés de noir à la manière andalouse, puis on suit une allée bordée de fleurs qui enlace la colline jusqu’au palais — construit en largeur pour profiter au maximum de la vue sur la mer. La galerie centrale du salon d’honneur, avec sa rangée d’arcs cintrés sur colonnes géminées, la finesse du plâtre ciselé et la richesse des marbres, trahit un goût marqué pour l’apparat inspiré des palais beylicaux. Elle mène à un patio péristyle, oust-dar de tradition tunisienne, où se donnent aujourd’hui encore spectacles musicaux et conférences de presse liés à la culture — musique orientale, jazz, musique classique, opéra.
Le palais comprend aussi un salon de musique de tradition tunisienne organisé autour d’un majless, une bibliothèque d’inspiration marocaine réunissant livres et manuscrits anciens rassemblés par le baron, et une grande chambre dorée au sol de marbre couvert de tapis turcs et persans, ouvrant sur un jardin persan aux faïences délicates.
Qu’est devenu le palais aujourd’hui ?
Occupé et pillé par les soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale, puis endommagé par le logement des soldats alliés, Ennajma Ezzahra est vendu à l’État tunisien par la baronne Edwina d’Erlanger, veuve du fils du baron, quelques années après la mort de celui-ci. Il est aujourd’hui préservé comme musée, avec une grande partie de son mobilier d’origine, des peintures de Rodolphe d’Erlanger et un coffre à trésor supposé avoir appartenu à Soliman le Magnifique. Le palais a aussi servi de décor à plusieurs tournages, dont le film Justine, adapté du roman de Lawrence Durrell.
Depuis 1992, il abrite le Centre des musiques arabes et méditerranéennes, qui l’utilise comme lieu de concert régulier et y expose une collection historique d’instruments de musique. On y trouve aussi le siège de la Phonothèque nationale tunisienne, chargée de collecter, conserver et diffuser le patrimoine musical du pays, ainsi qu’un atelier de lutherie dédié à la restauration des instruments et à la recherche en organologie — un lieu qui n’a, dit-on, pas encore dévoilé tous ses secrets, à l’image d’autres sites classés du patrimoine tunisien et du village voisin de La Marsa.
Questions fréquentes
Qui a fait construire le palais Ennajma Ezzahra ?
Le baron Rodolphe d’Erlanger, orientaliste et musicologue franco-britannique, entre 1911 et 1922, à Sidi Bou Saïd.
Que peut-on visiter aujourd’hui au palais ?
Le musée présente le mobilier d’origine, des peintures du baron, le Centre des musiques arabes et méditerranéennes et la Phonothèque nationale tunisienne, avec des concerts et conférences organisés dans le patio.
Depuis quand le palais est-il un musée ?
Il a été vendu à l’État tunisien par la baronne Edwina d’Erlanger après la mort de son mari, et abrite le Centre des musiques arabes et méditerranéennes depuis 1992.



