Qui était exactement le baron Rodolphe d’Erlanger l’ancien propriétaire du palais Ennajma Ezzahra? Etait-ce un savant? Un mécène? Un amateur d’art? Un peintre talentueux? Un musicologue? Le baron était tout cela à la fois. Il était également l’auteur d’un ouvrage ; « La musique arabe » devenu une référence sur la musique arabe ; édité par Paul Geuthner à Paris. Le baron d’Erlanger avait trouvé au cap de Carthage ; djebel al Manar ou « mont du phare » ; l’endroit rêvé pour vivre pleinement sa passion pour la culture et la musique arabe.

Ennajma Ezzahra, sa grande et belle demeure qu’il avait construite au début du siècle à Sidi Bou Saïd ; deviendra rapidement un lieu privilégié de rencontres. Pour les musiciens, les gens de lettres et les peintres de Tunisie et d’ailleurs. Bâti sur une dizaine d’années (de 1911 à 1922) le palais recrée un orient passionnément rêvé. Un lieu caché qui demeure un mystère même pour les habitants du village de Sidi Bou Saïd. Un joyau de l’architecture qui dominait par sa large façade un parc immense. Ennajma Ezzahra est avant tout un témoignage. Un cri d’amour. Un espace complexe exprimant tout à la fois l’audace du concepteur visionnaire. Particulièrement dans le choix et l’aménagement du site ; et l’humanité du néophyte qui cherche à s’initier aux spécificités d’une antique tradition.

Parlons du Baron d’Erlanger

Le baron d’Erlanger de son nom complet Rodolphe François baron d’Erlanger ; né le 7 juin 1872 à Boulogne-Billancourt et décédé le 29 octobre 1932 à Tunis ; est un orientaliste franco-britannique d’ascendance germano-américaine. Né en France, il s’installe en Angleterre puis adopte en 1894 la nationalité britannique. Son grand-père le baron Raphaël d’Erlanger, fonde en 1848 ; dans la ville de Francfort-sur-le-Main ; la banque «Erlanger et fils» qui connaît un succès rapide.

Son père, le baron Frédéric Émile d’Erlanger développe la succursale parisienne. À un point tel, qu’elle devient une banque indépendante d’envergure mondiale. Il épouse une américaine, Marguerite Mathilde Slidell. Rodolphe d’Erlanger a alors trois frères. L’aîné est un scientifique et professeur répondant au nom du baron Raphaël Slidell d’Erlanger. Le second frère, le baron Émile Beaumont d’Erlanger, est banquier, musicien, mélomane et mécène des arts. Il se voit confier par son père la présidence de la Compagnie des chemins de fer du Nord. Par ailleurs, il financera également la Channel Tunnel Company destinée à percer le tunnel sous la Manche. Il déplace le centre de gravité de la banque familiale de Paris vers Londres ; où il obtient la nationalité britannique en 1891 et se voit également confirmé son titre de baron.

Son troisième frère, le baron Frédéric A. d’Erlanger entame dès sa jeunesse des études musicales à Paris. Il devient un compositeur de renom. Il travaille également comme banquier à Paris puis Londres.

Rodolphe d’Erlanger est aussi le cousin de l’explorateur et ornithologue allemand Carlo von Erlanger. De plus, l’une de ses petites-nièces, Minnie Caroline d’Erlanger, devient l’épouse de Winston Churchill Junior, petit-fils du Premier ministre britannique.

Tunisien un jour, Tunisien pour toujours

Pour beaucoup, le baron incarne l’exemple même d’une parfaite intégration d’un européen à l’univers culturel de l’islam. La légende rapporte que, de santé fragile le baron vient s’installer sur la colline dans l’espoir d’une prompte guérison sous le doux climat tunisien. Mais il y a une autre part de vérité: Rodolphe d’Erlanger avait en effet pris l’habitude de peindre des paysages, des portraits et des scènes de rue. À Paris notamment où il avait reçu une formation artistique, mais aussi lors de ses voyages en Italie, en Angleterre, en Égypte et surtout en Tunisie.

La banque familiale y avait été impliquée car la dynastie régnante des Husseinites et le grand vizir, Mustapha Khaznadar, avaient emprunté des millions de francs à des banques européennes, y compris chez Erlanger. L’État tunisien alors sous protectorat français, est alors contraint par ses créanciers, au travers de leurs gouvernements, de se soumettre à une commission financière internationale.


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Il est vrai cependant qu’en raison d’une maladie des bronches, le baron séjourne en Tunisie en avril 1909 et acquiert à cette occasion un terrain à Sidi Bou Saïd, village situé à environ vingt kilomètres au nord de Tunis, sur un rocher dominant Carthage. En septembre 1910, il quitte avec sa femme sa résidence au Plessis-Robinson pour venir s’installer dans sa propriété puis, l’année suivante, engage les travaux d’un palais de 2 000 m² avec un jardin en terrasses de cinq hectares, selon les normes de l’architecture andalouse.

Achevée en 1922, la demeure possède une décoration intérieure raffinée mêlant l’art arabo-andalou, espagnol et italien et imitant le palais de l’Alhambra à Grenade. Il obtient dans le même temps que le village entier soit protégé: le décret du 28 août 1915 tout en assurant la protection du village, impose le bleu et le blanc et interdit toute construction anarchique sur le promontoire.

« Étoile de Zahra »

Un chef d’œuvre d’architecture mais pas que! Car Ennajma Ezzahra n’en est pas moins un chef d’œuvre de discrétion. Un lieu qui continue de mener une existence cachée au creux de l’entaille à flanc de colline où son bâtisseur inspiré a voulu la cacher aux yeux. Cette sensibilité à l’esprit particulier du site atteste la soumission aux lois de l’urbanisme musulman préservant ainsi le bâtisseur des pièges de l’ostentation. Il faut entrer par la haute porte aux lourds battants en bois, peints en jaune et cloutés de noir, à la manière andalouse, suivre ensuite une allée bordée de fleurs, enlaçant doucement la colline, pour arriver enfin devant le palais. Un palais construit en largeur afin de profiter au maximum de la vue de la mer. Puis la demeure du baron s’offre aux yeux ébahis.

La galerie centrale du salon d’honneur avec vue d’une rangée d’arcs cintrés sur colonnes géminées impressionne par sa beauté. La finesse du décor du plâtre ciselé et la richesse des marbres (dallages, colonnes et parements muraux)trahissent un goût marqué pour l’apparat et une imprégnation par les conceptions spatiales des palais beylicaux. À l’autre bout de cette même galerie centrale s’ouvre une grande porte coulissante en bois donnant accès à un élégant patio péristyle. C’est un oust-dar (cour intérieure) dans la plus pure tradition tunisienne. C’est là que l’on donne aujourd’hui encore les spectacles musicaux et autres conférences de presse ayant trait à l’art et à la culture en général et à la musique en particulier (musique orientale, jazz, musique classique, opéra…).


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Dans l’axe du patio, s’ouvre la porte d’une chambre Qbu de tradition tunisienne dite «Salon de musique». Elle se répartit en trois espaces principaux dont une grande alcôve centrale aménagée en Majless (salon en u à l’orientale).

Le palais comprend également une bibliothèque. La porte qui y donne accès comporte un double venteau en bois fruitier, ciré et sculpté avec un portillon central qui s’ouvre sur une vaste pièce rectangulaire donnant sur le jardin persan. Avec en son milieu un énorme salon. De riches tapis couvrent le sol et les murs dont deux pandermas turcs.

L’ensemble s’inspire des traditions marocaines et l’on y trouve de nombreux livres et manuscrits et autres ouvrages anciens réunis par le Baron d’Erlanger. Sans oublier la grande chambre dorée divisée en deux espaces d’inégale dimension. Le sol en marbre est couvert de tapis turcs et persans. En face de l’entrée on trouve un balcon aménagé en petit salon donnant sur le jardin persan. Le jardin persan est une autre prouesse composé d’arbres bas et de plantes. Il reproduit avec ses faïences et l’élégance ordonnance de la façade du palais qui le domine, une délicate atmosphère de miniature.

Qu’est devenu le palais d’Ennajma Ezzahra?

Pour l’anecdote, Ennajma Ezzahra est occupé et pillé par les soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale. D’autres dommages sont occasionnés lorsque les soldats alliés y sont logés. Quelques années après la mort du fils de Rodolphe d’Erlanger, sa veuve, la baronne Edwina d’Erlanger le vend à l’État tunisien, qui le préserve désormais comme un musée, avec une grande partie de son mobilier d’origine, dont des peintures réalisées par Rodolphe d’Erlanger, et un coffre à trésor supposé avoir appartenu à Soliman le Magnifique. Le palais est souvent utilisé pour des tournages, dont celui du film Justine, basé sur le roman homonyme de Lawrence Durrell.

Le palais abrite depuis 1992 le Centre des musiques arabes et méditerranéennes qui l’utilise comme un lieu de concert régulier donc et qui y expose une collection historique d’instruments de musique et d’autres objets. L’on y trouve le siège de la Phonothèque nationale tunisienne, pièce maîtresse chargée de la collecte du patrimoine musical tunisien, en vue de le conserver, de le diffuser et de le mettre à la disposition des chercheurs en matière de musique. Ainsi qu’un atelier de lutherie destiné aussi bien à la restauration de sa collection d’instruments de musique qu’à la réalisation de recherches en matière d’organologie.

Voilà un lieu de toute beauté qui n’a pas encore dévoilé tous ses secrets.


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