Décrocher, c'est fermer une porte intérieure que les neurosciences situent précisément : selon le chercheur Jean-Philippe Lachaux, des neurones-aimants logés dans les amygdales nous attirent vers la menace ou le plaisir. Pour Nir Eyal, cette distraction ne vient jamais de l'écran lui-même, mais d'un inconfort intérieur qu'elle cherche à apaiser.
Qu'est-ce qui se passe, dans votre tête, quand vous décrochez ?
Lui reprocher d'exister reviendrait, selon sa formule, à reprocher à un podomètre de nous faire monter trop d'escaliers.
Le chercheur en neurosciences Jean-Philippe Lachaux compare l'attention à une porte, à l'intérieur même du cerveau. Quand vous l'ouvrez, vous donnez accès aux régions qui vous permettent de comprendre, d'apprendre, de bien agir et de bien réagir. Quand elle se ferme, cet accès se referme avec elle : c'est la condition de tout ce que vous faites avec justesse.
Pourquoi cette porte se ferme-t-elle sans qu'on l'ait choisi ? Lachaux pointe des neurones qu'il appelle neurones-aimants : ils vous attirent vers ce qui menace ou vers ce qui procure du plaisir, qu'il s'agisse d'un événement réel ou d'une simple pensée. Il les situe dans les amygdales, ces deux petites structures du cerveau. Comprendre leur existence, c'est déjà reprendre un peu la main sur la porte.
Pourquoi la distraction n'est-elle pas la faute de l'écran ?
Nir Eyal distingue la traction, l'action alignée sur ce que nous voulions vraiment faire, de la distraction, qui nous en éloigne. Selon lui, les deux prennent racine dans les mêmes déclencheurs, qu'ils soient internes, comme l'ennui ou l'anxiété, ou externes. L'écran n'est donc jamais la cause première : il n'est que le lieu où ce mécanisme se joue.
Eyal va plus loin : télévision, réseaux sociaux ou sucreries ne seraient que les causes apparentes de la distraction. Lui reprocher d'exister reviendrait, selon sa formule, à reprocher à un podomètre de nous faire monter trop d'escaliers. Gérer son temps serait alors gérer un inconfort : la distraction devient une manière pour le cerveau d'échapper à une gêne.
Comment répondre sans obéir à l'envie ?
Face à une distraction, Jean-Philippe Lachaux propose un mot d'ordre simple, adressé à nos neurones les plus réactifs, ceux qu'il appelle des aimants à attention : « RA-LEN-TIS ». Ces neurones signalent une sollicitation, mais rien n'oblige à leur obéir : ils n'ont pas à décider à notre place. Ralentir, c'est se donner le temps de choisir plutôt que de réagir.
Nir Eyal propose un geste comparable, emprunté au psychologue Jonathan Bricker : rester avec la sensation de l'envie avant d'agir, en la laissant monter puis redescendre, sans chercher à l'étouffer ni à y céder tout de suite. L'attention devient alors un choix qu'on observe, elle cesse d'être un réflexe qu'on subit.
L'attention, une ressource qu'on choisit plutôt qu'un muscle qu'on a ou pas
Lachaux décrit l'écran mental et la petite voix comme les outils de la mémoire de travail, cette capacité qui retient, quelques secondes à peine, une image, une idée ou un son qui vient de passer. Vu ainsi, décrocher n'est pas un manque de volonté : c'est l'instant où cette petite scène intérieure s'ouvre à autre chose que ce qu'on voulait y garder.
Un résumé condensé de Focus rapporte que Daniel Goleman compare l'attention à un muscle, une ressource limitée au même titre que le temps ou l'argent, à dépenser avec intention. Eyal propose une autre voie : transformer ses valeurs en temps, en leur réservant une place précise dans l'agenda, car une valeur qui guide sans y trouver sa place reste une intention sans suite. Le choix se joue alors dans la manière dont on organise ses heures.
Ouvrir la porte, résister à l'attraction des neurones-aimants, rester un instant avec l'envie avant d'y céder : aucun de ces gestes n'exige un don particulier, vous pouvez les pratiquer, les rater, les reprendre. L'attention n'est donc pas une qualité qu'on a ou qu'on n'a pas, mais une décision que vous prenez, plusieurs fois par jour, devant chaque sollicitation. La reconnaître comme telle change déjà la façon d'y répondre : vous ne subissez plus la distraction, vous choisissez, à chaque instant, ce à quoi vous ouvrez, ou non, la porte.