En Antarctique, les déjections de manchots fertilisent les algues qui colorent la neige de vert. Cette neige plus sombre absorbe davantage de lumière, jusqu'à 40% d'énergie solaire en plus qu'une neige blanche, et fond plus vite, un cercle qui s'auto-entretient et inquiète les chercheurs sur la péninsule antarctique occidentale.
Comment les manchots participent-ils, sans le vouloir, à la fonte de la banquise ?
la neige verte absorberait ainsi environ 40% d'énergie solaire en plus que la neige propre, un écart qui, répété sur de vastes étendues, accélère la fonte
Après leurs sorties de pêche, les manchots laissent sur la neige côtière des déjections riches en phosphate et en nutriments. Ce guano agit comme un engrais naturel pour de minuscules algues déjà présentes dans la neige, qui se mettent alors à proliférer en floraisons denses et verdoyantes.
En fertilisant ces microalgues, le guano assombrit la surface de la neige, qui absorbe alors davantage d'énergie solaire. S'installe ainsi, en Antarctique, un cercle de réchauffement local : plus la neige verdit, plus elle capte de chaleur, et plus elle fond.
Pourquoi une neige verdie chauffe-t-elle davantage qu'une neige blanche ?
Les algues qui colorent la neige ne se contentent pas d'un effet esthétique : elles changent la façon dont la neige dialogue avec la lumière. Là où une neige propre et blanche réfléchit une grande partie du rayonnement solaire, les zones verdies en absorbent une part plus importante.
Ce phénomène porte un nom : l'effet d'albédo, qui veut qu'une surface sombre capte davantage de chaleur qu'une surface claire. Selon l'étude, la neige verte absorberait ainsi environ 40% d'énergie solaire en plus que la neige propre, un écart qui, répété sur de vastes étendues, accélère la fonte.
Ce verdissement peut-il s'auto-entretenir ?
En s'assombrissant sous l'effet des algues, la neige absorbe davantage de chaleur et fond plus vite. Cette fonte accélérée pourrait à son tour favoriser l'expansion des mêmes algues. Le cycle s'alimenterait alors de lui-même.
Les chercheurs décrivent ce mécanisme d'emballement local comme particulièrement sensible sur les côtes de la péninsule antarctique occidentale. Le phénomène reste localisé, mais ils estiment qu'il mérite désormais une place dans les projections climatiques.
Les chercheurs tirent-ils déjà la sonnette d'alarme ?
Pas encore, et c'est toute la nuance de cette histoire. L'étude parue le 7 octobre dans le Journal of Geophysical Research: Biogeosciences, relayée par Ecoticias sous la plume de François Montcorbier, décrit un mécanisme désormais bien documenté, mais les chercheurs eux-mêmes temporisent : ils réclament « davantage de données de terrain » avant de l'intégrer aux modèles de fonte de la péninsule. Autrement dit, la preuve existe, mais son ampleur reste à mesurer.
Ce goutte-à-goutte scientifique n'a donc rien d'une sonnette d'alarme généralisée : le phénomène repéré reste localisé, et rien n'indique pour l'instant qu'il s'étende à l'ensemble du continent. Les manchots ne sont pas accusés de précipiter la fonte à eux seuls, mais leur rôle, jusqu'ici ignoré des calculs, pourrait mériter d'y entrer un jour.
De cette histoire de manchots et d'algues, on retiendra surtout la finesse des équilibres qui tiennent la banquise : un geste aussi anodin qu'une déjection sur la neige peut, par ricochet, changer la quantité de chaleur qu'elle absorbe. Le phénomène reste localisé aux côtes de la péninsule antarctique occidentale, et les chercheurs préfèrent attendre davantage de données de terrain avant d'en tirer des conclusions plus larges, tout en estimant qu'il mérite déjà une place dans les projections climatiques.