La charge mentale désigne cette part invisible du quotidien qui pense, anticipe et organise sans jamais se répartir sur un tableau. Une étude de la sociologue Leah Ruppanner, publiée en 2024 dans le Journal of Marriage and Family, chiffre à 71 % la part de la charge cognitive du foyer que les mères assument, seules, en silence.
Pourquoi le cerveau ne décroche-t-il jamais vraiment ?
les mères assument en moyenne 71 % de la charge cognitive du foyer
L'intuition veut qu'au repos, le cerveau se mette en veille. Elle a longtemps semblé évidente, elle s'est révélée fausse. Au début des années 2000, le neurologue Marcus Raichle, de l'Université Washington de Saint-Louis, observe que l'activité cérébrale baisse à peine lorsqu'on se concentre sur une tâche : le hors-tâche n'est donc pas un vide, mais une activité presque continue.
Raichle nomme cet état le mode par défaut (Raichle et al., Proceedings of the National Academy of Sciences, États-Unis, 2001). Ce régime d'arrière-plan soutiendrait notamment la mémoire autobiographique et la divagation mentale, cette façon qu'a l'esprit de vagabonder sans consigne. Le cerveau, même immobile, continuerait ainsi de fabriquer du sens.
Que dit vraiment le chiffre de 71 % ?
En 2024, la sociologue Leah Ruppanner et son équipe, à l'Université de Melbourne, ont publié dans le Journal of Marriage and Family une étude qui pose un chiffre sur ce que beaucoup de femmes vivent sans pouvoir le nommer : les mères assument en moyenne 71 % de la charge cognitive du foyer.
Ce chiffre ne concerne pas les tâches que l'on peut voir, compter ou répartir sur un tableau. Il mesure autre chose : la part invisible, celle qui pense et organise sans jamais apparaître dans un partage des tâches. Les chercheurs résument ainsi leur constat : « cette charge ne se voit pas et ne se pose pas ».
Pourquoi décrocher reste-t-il un luxe pour beaucoup de femmes ?
Le temps des vacances n'offre pas le répit qu'on lui prête. Loin d'alléger la charge mentale, il a plutôt tendance à la faire enfler : la maison se remplit, les repas se multiplient et les invités s'enchaînent. Ce que l'on imagine comme une pause devient, pour beaucoup de femmes, une extension pure et simple du travail domestique habituel.
Pour celles qui complètent un salaire insuffisant par des ménages, des gâteaux vendus de la maison ou une activité non déclarée, décrocher le soir n'a pas vraiment de sens : elles changent simplement de poste. Dans ces économies où le deuxième emploi et la débrouille ne sont pas un choix mais une condition de survie, mettre son téléphone de côté relève moins de l'hygiène mentale que d'un luxe réservé à celles qui peuvent se le permettre.
Pourquoi « ne rien faire » est-il encore une affaire de genre ?
Le cerveau en apparence inoccupé ne l'est jamais vraiment. Une tâche mentale exigeante n'augmente sa dépense énergétique que de quelques pour cent au-dessus de son niveau de base : l'essentiel du travail se joue donc ailleurs, dans ce que l'on croit être du vide. Cette activité de fond soutient la divagation de l'esprit, le retour sur soi, la mémoire autobiographique et la consolidation de ce que l'on vient de vivre. Rien faire, mentalement, c'est déjà faire.
Cette occupation silencieuse ne produit ni liste ni résultat visible : elle échappe donc à toute reconnaissance, et c'est précisément là que « ne rien faire » devient une affaire de genre. Quand cette charge invisible se répartit inégalement, l'une continue de penser l'intendance pendant que l'autre laisse enfin son esprit vagabonder. Le temps libre n'a pas le même contenu selon qui le vit.
Reconnaître cette charge, c'est déjà commencer à la déplacer : nommer ce qui pèse avant de chercher à le répartir, car on ne partage pas ce qu'on refuse de voir. Entre le privé et le professionnel, ce travail de pensée se poursuit en arrière-plan, même quand les mains se reposent et que la maison semble calme. Vous qui menez de front un foyer et une entreprise le savez mieux que quiconque : décrocher commence par une conversation honnête, à la maison comme au bureau, sur ce que chacun porte réellement dans sa tête.