Posez la question autour de vous, à la veille des vacances : combien de femmes se voient passer une journée entière sans rien produire, sans liste, sans un téléphone qui vibre, sans la sensation diffuse d’oublier quelque chose ? Très peu. L’été promet le repos et, dans les faits, le déplace : on change de décor, rarement de régime mental.
Cette difficulté n’est ni un caprice ni un manque de volonté. Elle a des racines dans la biologie du cerveau, dans l’économie, et dans une industrie du bien-être qui vend le calme au prix fort. Démêler les trois est plus utile qu’un programme de relaxation de plus.
Le cerveau ne s’éteint jamais
L’intuition veut qu’au repos, le cerveau se mette en veille. C’est faux, et la démonstration est ancienne. Au début des années 2000, le neurologue Marcus Raichle, à l’Université Washington de Saint-Louis, observe que l’activité cérébrale baisse à peine quand on se concentre sur une tâche. Une tâche mentale exigeante n’augmente la dépense énergétique du cerveau que de quelques pour cent au-dessus de son niveau de base. Autrement dit, l’essentiel de l’énergie est consommé en permanence, tâche ou pas. Raichle nomme cet état le « mode par défaut » (Raichle et al., Proceedings of the National Academy of Sciences, États-Unis, 2001).
Ce mode par défaut correspond à un réseau de régions cérébrales qui s’active précisément quand on ne fait rien de précis. Il sous-tend la divagation mentale, le retour sur soi, la mémoire autobiographique, la consolidation de ce qu’on a vécu. Quand vous fixez la mer sans penser à rien, ce réseau travaille : il trie, range, relie. (Sur cet organe qui ne cesse jamais de fabriquer du sens, lire aussi le cerveau est-il le créateur de la vie ?)
Le repos n’est pas une absence d’activité, c’est un changement de chaîne.
Le cerveau quitte la tâche orientée vers l’extérieur pour un traitement tourné vers l’intérieur. Cela éclaire deux choses. D’abord, pourquoi l’inactivité est rarement vécue comme reposante au premier abord : couper les sollicitations externes laisse le champ libre à ce bruit intérieur, qui remonte les soucis autant que les souvenirs agréables. Ensuite, pourquoi ce temps « vide » n’est pas perdu. Les idées qui surgissent sous la douche ou en marchant ne viennent pas de nulle part. Elles viennent de là.
Pourquoi décrocher coûte si cher
Si le repos est un état actif, le silence mental, lui, ne se décrète pas. La charge mentale, ce travail invisible d’anticipation et d’organisation, ne prend pas de vacances parce que le corps en prend. Une étude conduite par la sociologue Leah Ruppanner et son équipe (Université de Melbourne, Journal of Marriage and Family, 2024) chiffre ce déséquilibre : les mères assument en moyenne 71 % de la charge cognitive du foyer, la part qui consiste à penser, planifier, se souvenir pour toute la famille.
Les mères assument en moyenne 71 % de la charge cognitive du foyer.
Leah Ruppanner et al., Journal of Marriage and Family, 2024
Cette charge ne se voit pas et ne se pose pas. Elle suit en vacances, où elle a même tendance à enfler : maison pleine, repas multipliés, invités à recevoir. C’est ici que « ne rien faire » devient une affaire de genre. Beaucoup de femmes ne peuvent pas s’arrêter parce que personne d’autre ne tient le fil pendant qu’elles s’arrêtent. La pause des uns repose souvent sur la vigilance ininterrompue des autres. Tant que cette répartition n’est pas nommée, l’injonction au repos se retourne contre celles à qui elle s’adresse : on leur demande de lâcher prise sans alléger ce qu’elles portent. (Sur ce que les liens font, eux, à notre équilibre, lire comment l’amitié reprogramme votre cerveau.)
Le marketing du vide
Le besoin réel de souffler a rencontré un marché. Depuis quelques années, on vend la lenteur sous des noms qui sonnent comme des traditions millénaires. Le plus exporté est le niksen, mot néerlandais pour « ne rien faire », popularisé par le livre d’Olga Mecking, Niksen: Embracing the Dutch Art of Doing Nothing (Houghton Mifflin Harcourt, 2021). Le terme s’est répandu comme un art de vivre ancestral des Pays-Bas. Il n’en est rien : c’est une construction médiatique récente, au point que des critiques néerlandais ont reproché à l’autrice, qui n’est pas née là-bas, d’avoir inventé une mode de toutes pièces.
La distinction importe, parce qu’elle sépare le commercial de l’étayé. Le niksen comme produit — applications de méditation à abonnement, stages de déconnexion facturés au tarif d’une semaine de salaire, retraites du silence en hôtel — relève d’un marché qui prospère sur un manque sincère.
Ce qui est documenté, en revanche, est plus sobre et gratuit. Une étude longitudinale parue dans PLOS ONE (14 janvier 2025, cohorte britannique « Wellbeing of the Workforce ») montre que les personnes capables de se détacher psychologiquement du travail présentaient, un an plus tard, un meilleur bien-être, moins d’anxiété et une plus grande satisfaction de vie. Le facteur décisif n’est pas une posture ni une application : c’est la capacité à débrancher mentalement du travail, et le fait que cette capacité s’améliore avec le temps. On peut s’y exercer sans rien acheter.
Le tri est simple à énoncer. Ce qui marche, c’est la coupure réelle avec les sollicitations, le sommeil suffisant, le temps non productif assumé sans culpabilité. Ce qui relève surtout du marketing, c’est l’idée qu’il faille un objet, un abonnement ou un mot étranger pour y accéder.
Le repos comme privilège
Reste l’angle mort de tout discours sur la déconnexion : il suppose qu’on peut se le permettre. Dans des économies où le deuxième emploi, le travail informel et la débrouille ne sont pas un choix mais une condition de survie, débrancher relève moins de l’hygiène mentale que du luxe. La travailleuse qui complète un salaire insuffisant par des ménages, des gâteaux vendus de la maison ou une activité non déclarée ne décroche pas le soir : elle change de poste. Le repos est inégalement réparti, comme le revenu.
Le décrochage volontaire est d’ailleurs un objet d’étude beaucoup plus occidental que maghrébin, et cette asymétrie est parlante. Dans la sociologie du temps libre arabe, le loisir apparaît rarement comme un retrait pour soi : il est lié, collectif, souvent négocié avec la famille et l’espace public (Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen, recensé dans Critique internationale, 2014 ; travaux du sociologue franco-algérien Rachid Amirou sur l’imaginaire du voyage). La langue elle-même résiste à l’éloge de l’oisiveté : le mot waqt désigne le temps juste, l’instant attaché à une action précise, non le vide à étirer.
À ce jour, aucune enquête maghrébine spécifiquement consacrée à l’oisiveté ou au fare niente n’a pu être consultée pour cet article. L’absence est, en soi, une donnée.
Décrocher, vraiment
Décrocher ne veut donc pas dire imiter une mode néerlandaise ni payer pour le silence. Cela veut dire reconnaître que le cerveau a besoin de ce temps apparemment inutile pour faire son travail de fond, et que ce temps est plus rare et plus inégalement distribué qu’on ne l’admet.
Pour beaucoup de femmes du Maghreb, le premier obstacle n’est pas l’absence de méthode, c’est l’absence de relais : on ne se repose pas seule quand on tient seule la logistique de tout un foyer. La vraie question n’est pas de savoir comment ne rien faire, mais à qui ce répit est accordé, et au prix du travail invisible de qui. Tant qu’on n’y répond pas, la déconnexion restera un mot d’été pour les unes et une charge de plus pour les autres.
Questions fréquentes
Le cerveau se met-il en veille quand on se repose ?
Non. Au début des années 2000, le neurologue Marcus Raichle a montré qu’une tâche mentale exigeante n’augmente la dépense énergétique du cerveau que de quelques pour cent au-dessus de son niveau de base : l’essentiel de l’énergie est consommé en permanence. Le repos n’est pas une absence d’activité, c’est un changement de chaîne.
Qu’est-ce que le « mode par défaut » du cerveau ?
C’est l’état décrit par Marcus Raichle (Raichle et al., Proceedings of the National Academy of Sciences, 2001) : un réseau de régions cérébrales qui s’active précisément quand on ne fait rien de précis. Il sous-tend la divagation mentale, le retour sur soi, la mémoire autobiographique et la consolidation de ce qu’on a vécu.
Pourquoi les femmes décrochent-elles plus difficilement ?
À cause de la charge mentale, ce travail invisible d’anticipation et d’organisation qui ne prend pas de vacances. Une étude de la sociologue Leah Ruppanner et son équipe (Université de Melbourne, Journal of Marriage and Family, 2024) établit que les mères assument en moyenne 71 % de la charge cognitive du foyer. En vacances, cette charge a même tendance à enfler : maison pleine, repas multipliés, invités à recevoir.
Le niksen est-il vraiment une tradition néerlandaise ?
Non. C’est une construction médiatique récente, popularisée par le livre d’Olga Mecking Niksen: Embracing the Dutch Art of Doing Nothing (Houghton Mifflin Harcourt, 2021), au point que des critiques néerlandais ont reproché à l’autrice, qui n’est pas née aux Pays-Bas, d’avoir inventé une mode de toutes pièces.
Qu’est-ce qui aide réellement à se reposer ?
La coupure réelle avec les sollicitations, le sommeil suffisant et le temps non productif assumé sans culpabilité. Une étude longitudinale parue dans PLOS ONE (14 janvier 2025, cohorte britannique « Wellbeing of the Workforce ») montre que les personnes capables de se détacher psychologiquement du travail allaient mieux un an plus tard. Cette capacité s’exerce et s’améliore avec le temps, sans rien acheter.
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Paru dans La Sultane n°104.

