L'Afrotopos, c'est le nom que l'économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr donne à une Afrique autre, celle qui reste à construire. Ni utopie hors du monde ni programme figé, cette promesse invite à se libérer d'une raison purement mécanique et des mots d'ordre tout faits, pour penser l'Afrique depuis elle-même, loin de l'afro-pessimisme comme de l'afro-optimisme.
C'est quoi, au juste, l'Afrotopos de Felwine Sarr ?
S'affranchir de cette image importée, c'est oser une pensée qui ne demande plus la permission d'ailleurs pour se dire légitime.
Felwine Sarr donne un nom à une idée qui vaut le détour : l'Afrotopos. Ce n'est ni une utopie hors du monde ni un programme tout tracé, mais l'Afrique autre, celle qu'il s'agit de faire advenir, celle qui réalise enfin ses possibilités heureuses. Une promesse à construire.
Pour y arriver, l'économiste invite à se libérer d'une raison purement mécanique, celle qui réduit tout au calcul et à l'efficacité, et des mots d'ordre tout faits qui enferment plus qu'ils n'ouvrent. Une façon de dire, avec douceur mais fermeté : pensons par nous-mêmes, sans copier ni subir.
Pourquoi se méfier autant du pessimisme que de l'optimisme sur l'Afrique ?
Philippe Hugon le décrit comme un balancier. D'un côté, le pessimisme hérité de René Dumont, qui diagnostiquait dès 1962 une Afrique noire « mal partie ». De l'autre, un optimisme tout aussi aveugle, qui efface les difficultés réelles pour ne garder que la promesse. Entre ces deux pôles, le regard juste se cherche encore.
Hugon et Servant racontent la suite de ce balancier : après le pessimisme est venue l'euphorie, portée par l'idée d'un continent enfin lancé. Puis le réalisme a repris sa place, quand les deux géants économiques du continent, le Nigeria puis l'Afrique du Sud, ont plongé dans la récession. Ni la plainte ni l'enthousiasme ne suffisent à comprendre l'Afrique : il faut tenir les deux à distance.
L'université africaine peut-elle enfin se penser elle-même ?
Felwine Sarr pose un constat qui dérange autant qu'il éclaire : l'université africaine n'est pas née sur le continent, elle y a été implantée par le colonisateur. Celui-ci y a bâti des murs et des programmes, et surtout imposé une image, la sienne, et celle qu'il voulait voir les Africains adopter d'eux-mêmes. Une empreinte si ancienne qu'on finit par la croire naturelle.
C'est précisément ce que Sarr nous invite à déplacer : regarder le savoir autrement, depuis l'Afrique elle-même. S'affranchir de cette image importée, c'est oser une pensée qui ne demande plus la permission d'ailleurs pour se dire légitime. Une idée chaleureuse, au fond : reprendre la plume de son propre récit.
Le vieux rêve panafricain a-t-il enfin pris forme ?
Le rêve n'est pas resté lettre morte. Depuis 2019, la zone de libre-échange continentale africaine se met en place, et elle porte, dans ses textes mêmes, l'héritage de ce vieux songe panafricain : une union des États du continent, pensée comme un seul marché, une seule respiration économique. Difficile de lire Afrotopia sans y voir un écho direct à ce chantier en cours.
Avant elle, il y avait déjà eu une étape fondatrice : l'Union africaine, née en 2002 sur le modèle européen, qui a pris la suite de l'Organisation de l'unité africaine. Deux institutions, deux générations d'une même ambition, qui donnent à l'utopie de Sarr un ancrage très concret : penser l'Afrique depuis elle-même est déjà une architecture politique en construction.
Refermer Afrotopia, c'est un peu comme quitter une longue conversation avec une amie qui vous aurait donné envie de regarder l'Afrique autrement, loin des étiquettes trop vite posées. Felwine Sarr ne promet rien : il ouvre une porte, celle d'une pensée qui part de soi, qui invente ses propres mots plutôt que d'emprunter ceux des autres. La musique, la ville, la jeunesse continuent, sans attendre personne, à dessiner les contours de cet Afrotopos qu'il nous donne enfin un nom pour désirer.