Médecin microbiologiste de formation, Sonya Ben Behi est aussi la voix derrière « Serial Reader / Liseuse en Série », un compte bookstagram et une chaîne YouTube dédiés à la lecture. Dans cet entretien accordé à La Sultane, elle raconte la naissance de son projet, les difficultés du métier d’influenceuse littéraire, et pourquoi elle a choisi de parler ouvertement de sa dépression et de son anxiété.

Qui est Sonya Ben Behi, la « Liseuse en Série » ?

Âgée de 33 ans, médecin de formation spécialisée en microbiologie — les virus, entre autres, précise-t-elle en riant — Sonya Ben Behi se définit avant tout comme une grande passionnée de lecture — son activité préférée depuis toute petite, jamais détrônée même à l’âge adulte. Elle a rencontré son mari, auteur, lors du lancement de son premier livre. Ils ont aujourd’hui une énorme bibliothèque à la maison et se sont même mariés dans leur librairie préférée : chez eux, on ne fait pas les choses à moitié.

Comment est née la chaîne « Serial Reader / Liseuse en Série » ?

Sonya a lancé sa chaîne YouTube grâce à son mari et à ses amies Sahar et Yosra — cette dernière ayant fini par l’« enfermer » pour la pousser à filmer sa première vidéo. Elle a d’abord partagé des chroniques écrites avant de passer au format vidéo, malgré des problèmes de confiance en elle avec sa voix et son image : faire des vidéos a eu, dit-elle, un effet thérapeutique. L’accueil positif du public l’a encouragée à poursuivre, d’abord sur YouTube, puis via un blog et une page Facebook affiliée, avant de devenir « bookstagrammeuse » sur Instagram sous le nom de Sonya Serial Reader.

Faire des vidéos avait eu un effet thérapeutique sur moi.

Quelles difficultés rencontre-t-elle dans ce métier ?

Trouver la motivation au quotidien pour une activité non-lucrative, créer un contenu à la fois élaboré et accessible au plus grand nombre : les défis ne manquent pas. Ses goûts éclectiques en littérature et son trilinguisme (français, arabe, anglais) rendent aussi difficile de tenir une « ligne éditoriale » stricte.

Que pense-t-elle du rapport des Tunisiens à la lecture ?

Pour Sonya Ben Behi, un seul mot d’ordre s’impose : démocratiser la lecture. Elle regrette que les lecteurs assidus soient encore perçus comme des « geeks » asociaux par une partie de la société — un regard qu’elle a elle-même essuyé de la part de collègues pendant ses études et jusqu’à l’hôpital. Il faudrait, selon elle, que la lecture devienne une activité attrayante et accessible à tous, et que les médias s’engagent davantage : les émissions dédiées à la lecture et les chroniques littéraires manquent cruellement face à la recherche du sensationnel. Elle garde toutefois espoir dans la jeunesse, rencontrée sur les foires et salons du livre, qui lit beaucoup et en parle sur les réseaux sociaux.

Comment se porte l’industrie du livre en Tunisie ?

Sonya Ben Behi ne cache pas les difficultés du secteur. Son mari étant cofondateur de la maison d’édition Pop Libris, elle en connaît de près les contraintes : le papier coûte cher, ce qui alourdit les frais d’impression, et la moitié du prix du livre revient au distributeur — sans compter la mise en page, la couverture, l’illustration et les droits d’auteur. Les éditeurs peinent alors à maintenir des prix accessibles pour un lecteur tunisien dans un marché déjà restreint. La promotion du livre tunisien souffre du même manque de relais médiatique, malgré les efforts sur les réseaux sociaux.

Interrogée sur un lien entre l’absence de lecture et le climat social tunisien, elle se dit profondément convaincue que le sens de la citoyenneté dans une nation est proportionnel au nombre de lecteurs : la lecture n’instruit pas seulement, elle apprend l’empathie, la tolérance et l’acceptation de l’autre — des valeurs qui, selon elle, font défaut quand la pauvreté culturelle s’installe, aux côtés d’autres facteurs comme la précarité.

Pourquoi parle-t-elle ouvertement de santé mentale ?

Sur sa chaîne YouTube comme sur Instagram, Sonya Ben Behi a choisi de s’ouvrir sur son expérience de la maladie mentale : elle souffre d’une dépression chronique et d’anxiété, ce qui explique en partie sa passion pour la santé mentale. Après plusieurs formations sur le sujet, elle essaie de briser les tabous et de montrer aux personnes qui souffrent comme elle qu’elles ne sont pas seules — et que cela n’empêche pas de vivre, ni même d’être joyeux. Elle observe que la maladie mentale reste stigmatisée parce qu’elle ne se voit pas, alors que le suicide continue d’ôter des vies et que la bipolarité ou la schizophrénie progressent. Elle s’efforce d’en parler régulièrement, y compris dans ses jours difficiles, à contre-courant de la « positivité à tous les coûts ».

Cette démarche de transparence rejoint les principes d’une bonne hygiène émotionnelle : reconnaître ses émotions difficiles plutôt que les taire.

Quels livres recommande-t-elle ?

Pour les lecteurs tunisiens, Sonya Ben Behi recommande sans hésiter Le Sang des anges de Samy Mokaddem, livre auquel elle a elle-même contribué. Sa découverte de l’année est Julia, roman en arabe d’Abir Guesmi. Pour la langue arabe, elle conseille les romans d’Ahmed Khaled Toufik, et pour les amateurs de littérature russe, n’importe quel Dostoïevski — elle organise d’ailleurs chaque année un « Octobre Russe » (#octobrerusse) pour lire des auteurs russes et slaves. Son message de fin : en cette période troublée, plonger dans un roman reste, dit-elle, le meilleur anxiolytique — et si le mal-être est trop fort, il ne faut pas hésiter à en parler et à demander de l’aide.

Pour prolonger cette réflexion sur les livres qui font du bien, La bibliothérapie : quand les livres soignent l’âme explore justement ce pouvoir thérapeutique de la lecture, tandis que ces 5 livres de développement personnel complètent une bibliothèque tournée vers le mieux-être.

Questions fréquentes

Qui est Sonya Ben Behi ?

Médecin microbiologiste de formation, elle anime le compte bookstagram et la chaîne YouTube « Serial Reader / Liseuse en Série », consacrés à sa passion pour la lecture.

Pourquoi a-t-elle choisi de parler de santé mentale sur ses réseaux ?

Elle souffre de dépression chronique et d’anxiété, et souhaite briser les tabous en montrant que ces maladies n’empêchent ni de vivre ni d’être joyeux.

Quel constat fait-elle sur l’industrie du livre en Tunisie ?

Elle la juge fragile : le coût élevé du papier et de l’impression, la part reversée au distributeur et le manque de relais médiatique rendent les prix des livres difficiles à maintenir accessibles pour le lecteur tunisien.

Quels livres Sonya Ben Behi recommande-t-elle en priorité ?

Le Sang des anges de Samy Mokaddem pour les lecteurs tunisiens, Julia d’Abir Guesmi en arabe, les romans d’Ahmed Khaled Toufik, et les œuvres de Dostoïevski pour la littérature russe.

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