Combien de fois avez-vous renoncé à un banc, à un raccourci, à une place publique parce que l’endroit ne vous semblait ni sûr, ni fait pour vous ? Cette question, rarement posée aux premières concernées, est devenue le point de départ d’un programme qui redessine plusieurs villes tunisiennes.

Femmedina est un programme d’urbanisme participatif sensible au genre. Il est porté par Cities Alliance — structure logée au sein de l’UNOPS — et financé par les coopérations suisse et canadienne. Son principe : associer les habitantes à la conception des espaces publics, plutôt que de leur livrer un aménagement pensé sans elles. Après la Place du Maghreb Arabe de Kairouan, annoncée pour début juillet, le programme porte désormais sur le front de mer de Mahdia, où un nouveau jardin public devait être inauguré le samedi 18 juillet 2026.

Un jardin conçu avec celles qui l’habitent

Le nouveau jardin public du front de mer de Mahdia devait être inauguré en fin de journée, sous la forme d’un parcours guidé, par la municipalité et Cities Alliance. Selon le communiqué diffusé par les partenaires et repris par Réalités, l’aménagement est né d’un processus associant des habitantes, des jeunes, des riverains, le tissu associatif, les commerçants du quartier et les services de la commune, chargés ensemble d’identifier les priorités du lieu.

Le programme annoncé des espaces en dit long sur ce que change cette méthode. Les partenaires décrivent un « Balcon des souvenirs », un espace réservé aux artisanes pour montrer et vendre leur travail, un lieu de rencontre et de lecture, une scène ouverte aux arts, un coin pour les enfants, un espace dédié à l’activité physique et des sanitaires accessibles. Rien d’anecdotique dans cette liste : des toilettes propres et accessibles, un endroit où surveiller ses enfants en s’asseyant, un lieu où vendre son travail — ce sont précisément les manques qui, en creux, tiennent les femmes à l’écart de l’espace public.

Une ville ne devient accueillante pour les femmes ni par décret ni par hasard : elle le devient quand on leur demande, avant de construire, ce dont elles ont besoin.

Une salle remplie de femmes tunisiennes assises et debout, badges au cou, lors d'un forum de consultation
Tunis, novembre 2010 : un forum du CAWTAR sur l’implication des femmes dans le développement. Cette photographie ne montre pas Femmedina — elle montre le type de consultation dont le programme fait sa méthode. Photo Jamel Arfaoui / Magharebia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Kairouan, le précédent qui a ouvert la voie

Mahdia n’est pas un coup d’essai. Deux semaines plus tôt, la Place du Maghreb Arabe de Kairouan devait être inaugurée après une transformation menée selon la même méthode : La Presse de Tunisie annonçait la cérémonie pour le samedi 4 juillet 2026. Le même journal cite Kairouan aux côtés de Sousse, Mahdia et Msaken parmi les villes où le programme intervient.

La méthode de travail mérite qu’on s’y arrête, car elle est reproductible. Elle repose sur des ateliers de co-création, des marches exploratoires de sécurité — où des habitantes parcourent le quartier pour désigner concrètement les points qui font peur, mal éclairés ou impraticables —, une cartographie communautaire sensible au genre et des consultations de proximité. Commerçantes, artisanes, mères de famille, jeunes : ce sont elles qui ont nommé les problèmes.

À Kairouan, les difficultés relevées tenaient au sentiment d’insécurité, à l’absence de lieux de rencontre, à l’accessibilité défaillante et à la faible visibilité des activités économiques des femmes. Les réponses annoncées ont été tout aussi concrètes : éclairage public renforcé, mobilier urbain, espaces de repos, accessibilité universelle, mise en valeur du potentiel économique et patrimonial du lieu.

Une participante aux ateliers de co-création, citée par La Presse, résume en une phrase ce que cela change : « Aujourd’hui, nous avons enfin un espace où les femmes, les familles et les jeunes peuvent se rencontrer, participer à des activités et profiter pleinement de leur ville. »

Pourquoi l’urbanisme a un genre

L’idée peut surprendre : une place, un trottoir, un éclairage seraient-ils autre chose que neutres ? L’expérience dit le contraire. Un espace conçu sans consulter celles qui l’utilisent finit par servir surtout ceux qui ont pu se faire entendre. Les femmes, elles, traversent la ville autrement : avec des poussettes et des courses, en accompagnant un enfant ou un parent âgé, à des horaires contraints, et en calculant en permanence les rues qu’elles éviteront le soir venu.

Prendre ces usages au sérieux, c’est reconnaître que la liberté de circuler fait partie des droits des femmes au même titre que les autres. Une ville où l’on peut s’asseoir, respirer, vendre son artisanat et laisser jouer ses enfants sans inquiétude est une ville où les femmes sortent davantage — et donc travaillent, se rencontrent et participent davantage.

C’est aussi, dans une Tunisie où les étés deviennent brûlants, une affaire d’ombre, d’arbres et de bancs à l’abri. Les partenaires de Femmedina placent d’ailleurs explicitement l’adaptation au climat et l’ancrage dans l’identité du lieu parmi les principes du projet de Mahdia — deux préoccupations que l’on aurait tort d’opposer à l’inclusion : elles se tiennent.

Ce qui se joue après l’inauguration

Reste la question qui décide de tout : que devient un tel espace une fois les discours terminés ? Sur ce point, les partenaires annoncent qu’un plan de gestion et d’animation sera monté avec la commune, afin que le jardin accueille durablement des activités culturelles, artisanales, économiques et citoyennes.

C’est la promesse la plus difficile à tenir, et celle qu’il faudra vérifier dans un an. Car un aménagement inauguré n’est encore qu’une intention posée sur le sol ; ce sont les femmes de Mahdia qui, en s’y installant ou en le désertant, diront s’il a été conçu pour elles. Nous y reviendrons.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le programme Femmedina ?

Femmedina est un programme d’urbanisme participatif sensible au genre, qui intègre les besoins et les usages des femmes dans la conception des espaces publics tunisiens. Son opérateur est Cities Alliance, que l’UNOPS héberge ; ses bailleurs sont la coopération suisse en Tunisie et son homologue canadienne.

Dans quelles villes tunisiennes Femmedina intervient-il ?

La Presse de Tunisie cite Kairouan, Sousse, Mahdia et Msaken parmi les villes concernées par le programme.

Qu’est-ce qu’une marche exploratoire de sécurité ?

C’est une méthode de diagnostic urbain où des habitantes parcourent elles-mêmes un quartier pour identifier sur le terrain les endroits perçus comme dangereux ou dissuasifs : éclairage insuffisant, recoins sans visibilité, cheminements impraticables. Les constats alimentent ensuite les décisions d’aménagement.

Que comprend le nouveau jardin du front de mer de Mahdia ?

D’après le communiqué des partenaires, il doit réunir un « Balcon des souvenirs », un espace consacré aux artisanes, un lieu de rencontre et de lecture, une scène pour les arts, un coin enfants, un espace dédié à l’activité physique, des sanitaires accessibles et des espaces verts.

À lire aussi sur La Sultane

Sources : Réalités, reprenant le communiqué de la municipalité de Mahdia et de Cities Alliance ; La Presse de Tunisie, sur la Place du Maghreb Arabe de Kairouan, le périmètre et la méthode du programme Femmedina. Ces deux textes sont des annonces publiées avant les cérémonies : les aménagements et les dates sont rapportés tels qu’annoncés par les partenaires, et non constatés sur place par La Sultane.

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