En 2025, la Tunisie a dépassé les 11 millions de visiteurs, selon l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), un record. Presque tous se sont concentrés sur une mince bande littorale : Djerba, Hammamet, Sousse, le triangle balnéaire qui draine les charters et les hôtels tout compris.

Ce que ce chiffre ne dit pas, c’est combien de Tunisiens partent à l’intérieur de leur propre pays l’été, et où. La donnée n’existe pas vraiment. Le tourisme domestique des Tunisiens eux-mêmes reste l’un des angles morts statistiques du secteur, qui se mesure en arrivées internationales et en nuitées hôtelières, pas en familles qui montent vers les montagnes ou descendent vers le Sud.

Cet angle mort est un point de départ utile. Pendant que l’industrie regarde la côte, des régions entières vivent un été d’une autre nature, moins fréquenté, moins photographié, et beaucoup moins rentable pour qui voudrait en faire un produit. Les nommer ne relève pas de la quête d’un ailleurs « préservé », formule qui flatte surtout le regard de celui qui passe. Il s’agit plutôt de regarder ce que ces lieux sont réellement : des territoires habités, souvent économiquement fragiles, avec une histoire dense et un rapport au visiteur qui n’a rien d’évident.

Le Nord-Ouest : une fraîcheur qui dérange les clichés

À Aïn Draham, dans la Kroumirie, on est à 800 mètres d’altitude, sous des forêts de chênes-lièges, à quelques degrés seulement de la canicule du reste du pays. Le village, avec ses toits de tuiles rouges, est né sous le protectorat français, conçu comme une station de montagne pour coloniaux fuyant la chaleur. Cette origine n’est pas un détail pittoresque : elle dit que le tourisme intérieur tunisien charrie, dès sa naissance, une géographie de classe et de pouvoir.

Le marché hebdomadaire, où circulent miel, fromages et vannerie, et le parc national d’El Feija voisin composent aujourd’hui une économie modeste, saisonnière, loin des marges du balnéaire. Mohamed Dabboussi, dans son ouvrage Aïn Draham (2021), documente cette mémoire locale. La forêt de la Feija, souvent présentée comme un sanctuaire écologique, n’a pas de classement international confirmé, contrairement à ce qu’avancent parfois les brochures. La nuance compte, parce que la tentation est grande, dans une région qui cherche des revenus, de surévaluer son patrimoine pour attirer.

Le Sud : l’architecture comme survie

Plus au Sud-Est, autour de Tataouine, le Dahar aligne ses ksour, ces greniers-citadelles berbères où les ghorfas, cellules de stockage voûtées, s’empilent sur plusieurs niveaux. Les villages perchés de Chenini (466 mètres) et de Douiret (498 mètres) prolongent cette logique : un habitat troglodytique pensé pour la défense, la conservation des récoltes et la rudesse du climat. Le site « Habitat troglodytique et monde des ksour du Sud tunisien » figure sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est une candidature, pas une inscription : un statut de reconnaissance partielle qui n’engage encore ni protection internationale ni financement.

Ce point technique a un revers social. Tant qu’un site est seulement candidat, sa préservation repose sur des moyens locaux, et ses habitants restent partagés entre la mise en tourisme et le départ. Beaucoup de jeunes quittent ces villages. Le visiteur estival y croise une population vieillissante et une architecture qui, derrière sa beauté, raconte d’abord une économie de la rareté.

À Douz, on entre dans une autre échelle. L’oasis, qui compterait quelque 500 000 palmiers, est la porte du Grand Erg Oriental et la capitale historique des M’razig, producteurs de dattes deglet nour. Le Festival International du Sahara s’y tient depuis 1967, présenté comme le plus grand festival saharien d’Afrique du Nord. La Presse de Tunisie, qui en couvrait l’édition fin 2025, en fait un rendez-vous où le tourisme se mêle à une fierté régionale ancienne. L’été y est écrasant : la haute saison touristique du désert est l’hiver. Voyager à Douz en juillet, c’est accepter que le Sahara n’est pas un décor de carte postale mais un milieu, dur, avec son propre calendrier.

Le Cap Bon sans la plage, Zaghouan sans la foule

Le Cap Bon est connu pour ses stations balnéaires. Il offre pourtant autre chose dès qu’on quitte le sable. Kerkouane est, sur l’ensemble des destinations évoquées ici, le seul site réellement inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, depuis 1986. Cette cité punique, abandonnée au IIIe siècle avant notre ère et jamais reconstruite, est l’un des rares témoignages d’urbanisme carthaginois conservé. Autour, Kélibia et son fort, son muscat, El Haouaria et ses grottes romaines, ses fauconniers, Korbous et ses thermes antiques dessinent un Cap Bon historique et thermal que la fréquentation de masse ignore largement.

Les montagnes de Zaghouan offrent une dernière variation. Le Temple des Eaux, nymphée romain, marque le départ de l’aqueduc de 132 kilomètres qui alimentait Carthage, construit sous Hadrien autour des années 120-131 — l’un des jalons de l’Antiquité romaine de Tunisie. L’Institut National du Patrimoine (INP) tunisien documente ce complexe, inscrit en 2012 sur la liste indicative de l’UNESCO. Là encore, candidat et non inscrit : la distinction n’est pas un pinaillage administratif, c’est la différence entre un patrimoine reconnu et protégé et un patrimoine qui attend, parfois depuis des décennies, une reconnaissance qui tarde.

Quel statut patrimonial pour ces sites ?

SiteStatut cité dans l’article
Kerkouane (Cap Bon)Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986
Habitat troglodytique et monde des ksour du Sud tunisienListe indicative de l’UNESCO : candidature, pas inscription
Temple des Eaux, ZaghouanListe indicative de l’UNESCO depuis 2012
Forêt de la Feija (Kroumirie)Pas de classement international confirmé

Qui voyage ainsi, et à quel prix

Reste la question que les guides évitent : qui part vraiment à l’intérieur l’été, et avec quels moyens. Le tourisme domestique tunisien n’est pas un loisir également partagé. Partir suppose une voiture, des congés, un budget, parfois une maison de famille au village. Pour une part importante des ménages, l’été ne se passe ni à la montagne ni dans le désert, mais à proximité, faute de pouvoir s’éloigner. Même quand les bienfaits d’un vrai départ sont bien réels, l’accès n’est pas donné à toutes.

L’absence même de statistiques fiables sur ce tourisme intérieur en dit long : ce qui ne se mesure pas se gère mal, et se subventionne rarement.

Pour les femmes, la donne se complique encore. Le voyage à l’intérieur, surtout vers des régions perçues comme conservatrices, soulève des questions de mobilité et d’autonomie que le séjour balnéaire, plus codifié, pose moins frontalement. Une femme qui randonne seule en Kroumirie ou traverse le Dahar n’a pas le même rapport à l’espace qu’un groupe familial. Cette liberté de circuler, on le sait, n’est pas distribuée à parts égales. Le sociologue franco-algérien Rachid Amirou, dans ses travaux sur l’imaginaire touristique et les sociabilités du voyage, rappelait que le déplacement de loisir est toujours encadré par des rapports sociaux : qui peut bouger, comment, et sous quel regard.

Il y a aussi un point de vigilance. Valoriser ces régions de l’intérieur peut vite glisser vers une mise en scène de la « tradition » au profit de visiteurs en quête de dépaysement, au risque de figer des populations dans un rôle décoratif. Reconnaître l’intérêt de ces territoires, c’est aussi reconnaître que leurs habitants ne vivent pas pour être regardés, et que le développement touristique, mal pensé, peut accentuer les inégalités qu’il prétend corriger.

Ce que regarder la Tunisie de l’intérieur change

Déplacer le regard de la côte vers les terres ne révèle pas une Tunisie plus vraie qu’une autre : Djerba et Sousse sont tout aussi réelles, comme l’est la côte historique de Mahdia. Mais l’exercice corrige une optique. Il rappelle qu’un pays ne se résume pas à sa vitrine touristique, que les régions les moins fréquentées sont souvent les plus fragiles, et que l’accès aux loisirs reste, ici comme ailleurs, une affaire de moyens. Regarder l’intérieur, c’est cesser de confondre la carte postale avec le territoire.

Questions fréquentes

Combien de visiteurs la Tunisie a-t-elle accueillis en 2025 ?

Plus de 11 millions, selon l’Office national du tourisme tunisien (ONTT) — un record. Presque tous se sont concentrés sur une mince bande littorale : Djerba, Hammamet et Sousse, le triangle balnéaire des charters et des hôtels tout compris.

Quels sites tunisiens de l’intérieur sont vraiment classés à l’UNESCO ?

Parmi les destinations évoquées ici, Kerkouane, dans le Cap Bon, est le seul site réellement inscrit au patrimoine mondial, depuis 1986. Le monde des ksour du Sud tunisien et le Temple des Eaux de Zaghouan (depuis 2012) figurent seulement sur la liste indicative : ce sont des candidatures, sans protection ni financement international.

Où trouver de la fraîcheur en Tunisie l’été ?

À Aïn Draham, dans la Kroumirie, à 800 mètres d’altitude sous des forêts de chênes-lièges, à quelques degrés seulement de la canicule du reste du pays. Le village, né sous le protectorat français comme station de montagne, vit d’une économie modeste et saisonnière, autour de son marché hebdomadaire et du parc national d’El Feija voisin.

Peut-on visiter le désert tunisien en juillet ?

C’est possible mais éprouvant : à Douz, porte du Grand Erg Oriental, l’été est écrasant et la haute saison touristique du désert est l’hiver. Le Festival International du Sahara s’y tient depuis 1967 et l’oasis compterait quelque 500 000 palmiers.

Pourquoi connaît-on si mal le tourisme intérieur des Tunisiens ?

Parce qu’il n’est pas mesuré : le secteur se compte en arrivées internationales et en nuitées hôtelières, pas en familles qui montent vers les montagnes ou descendent vers le Sud. Cette absence de statistiques fiables a un effet concret — ce qui ne se mesure pas se gère mal, et se subventionne rarement.

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Paru dans La Sultane n°104.

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