Le 4 juin 2026, à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, en plein Sahara algérien, des ministres de trois pays se sont réunis pour un geste sans grand spectacle : un premier coup de pioche. Il aura fallu une vingtaine d’années pour en arriver là. Le projet de gazoduc transsaharien, imaginé au début des années 2000, scellé par un accord en 2009, relancé par un mémorandum en juillet 2022, restait jusqu’ici une ligne sur des cartes. Début juin 2026, les travaux ont enfin commencé. Mais seulement sur le tronçon algérien.
Cette précision change tout. Et c’est par elle qu’il faut entrer dans le sujet, car elle dit à la fois l’ambition et la fragilité de ce que l’Afrique tente de faire avec son énergie.
Ce qui a démarré, et ce qui n’a pas démarré
Le gazoduc transsaharien doit relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger, sur 4 128 kilomètres. Il est porté à trois, par la Sonatrach algérienne, la NNPC nigériane et la SONIDEP nigérienne. Sa capacité visée atteint 30 milliards de mètres cubes par an, pour un coût estimé autour de 13 milliards de dollars. À terme, il acheminerait le gaz nigérian jusqu’aux côtes algériennes, puis vers l’Europe par les infrastructures existantes.
À terme. Le mot pèse lourd. Sur les 4 128 kilomètres, seuls les 2 310 kilomètres algériens sont entrés en chantier. Le tronçon nigérien, 841 kilomètres, est évoqué pour 2027 sans confirmation. Le tronçon nigérian, plus de mille kilomètres, n’a pas de date. Le premier gaz, dans les scénarios les plus prudents, n’est pas attendu avant 2029, et plus vraisemblablement entre 2031 et 2033.
Sur les 4 128 kilomètres, seuls les 2 310 kilomètres algériens sont entrés en chantier.
Autrement dit, ce qui s’est joué à Aoulef relève d’abord du symbole et de la politique. Un État a décidé d’avancer seul sur sa portion, sans attendre que ses deux partenaires soient prêts. Présenter ce chantier comme la naissance d’un corridor continental serait inexact. Il s’agit pour l’instant d’un signal, posé dans le sable, par celui des trois qui avait le plus à gagner à le poser vite.
Deux gazoducs, un même gaz, une vieille rancune
Car l’Algérie n’avance pas dans le vide. À l’autre extrémité du continent, le Maroc porte un projet rival, l’African Atlantic Gas Pipeline. Le tracé est différent, longeant la côte atlantique sur près de 6 000 kilomètres, traversant treize pays, pour un coût estimé à 25 milliards de dollars. Mais la cible est identique : le même gaz nigérian, le même marché européen. Deux tuyaux concurrents pour une seule ressource et un seul client. Une course d’infrastructures pour capter un flux, comme les corridors ferroviaires et portuaires que décrivent nos pages sur les Nouvelles Routes de la Soie et l’initiative chinoise.
| Transsaharien (Algérie) | African Atlantic Gas Pipeline (Maroc) | |
|---|---|---|
| Tracé | Nigeria → Niger → Algérie | Le long de la côte atlantique |
| Longueur | 4 128 km | près de 6 000 km |
| Pays traversés | 3 (Nigeria, Niger, Algérie) | 13 |
| Coût estimé | environ 13 milliards de dollars | 25 milliards de dollars |
| Point faible | traverse un Sahel instable | longueur et facture supérieures |
Cette rivalité n’est pas qu’industrielle. Elle s’enracine dans la rupture diplomatique entre Alger et Rabat, consommée en août 2021, et dans le dossier du Sahara occidental qui empoisonne leurs relations depuis des décennies. L’énergie y est devenue un instrument. En octobre 2021, l’Algérie a laissé expirer le contrat qui faisait transiter son gaz vers l’Espagne par le territoire marocain. Le tube existe toujours, il est vide. On a rarement vu plus clairement une infrastructure transformée en outil de déni stratégique.
Chacun des deux projets porte sa faiblesse. Le transsaharien est plus court et moins cher, mais il traverse un Sahel instable, où la sécurité d’un pipeline de plusieurs milliers de kilomètres n’a rien d’évident. L’atlantique contourne cette insécurité en passant largement par la mer, mais au prix d’une longueur et d’une facture supérieures. Aucun des deux n’est encore une certitude. Les deux capitales le savent, et chacune mise sur le fait que l’Europe, en quête d’alternatives au gaz russe, finira par avoir besoin du sien.
Pourquoi le mot souveraineté n’est pas usurpé
Il serait facile de réduire tout cela à une querelle de voisinage. Ce serait manquer ce qui se joue réellement. Pendant des décennies, le gaz africain a été pensé pour partir, vers le Nord, dans des conditions souvent dictées de l’extérieur. Ce que dessinent ces deux projets, par-delà leur rivalité, c’est une volonté de maîtriser la chaîne, du puits au point de vente, depuis le continent. Une bascule qui rejoint la question posée par la Chine et l’Afrique à l’heure des choix stratégiques : qui fixe les routes, et pour le compte de qui ?
L’Algérie en donne la mesure. En 2024, ses exportations de gaz ont atteint 52 milliards de mètres cubes, soit près du quart de la consommation gazière européenne. Le transsaharien est présenté comme un projet phare du NEPAD, le programme de développement porté par l’Union africaine. Le Nigeria, première réserve gazière d’Afrique, cherche depuis longtemps une route fiable pour monétiser un gaz qu’il brûle encore trop souvent à la torche, faute de débouché.
La souveraineté énergétique, ici, ne veut pas dire autarcie. Elle veut dire choisir ses routes, ses partenaires, ses prix. C’est une ambition légitime, et elle mérite mieux que l’enthousiasme ou le mépris. Elle mérite qu’on la regarde avec ses délais réels, ses 2 310 kilomètres entamés sur 4 128, et les milliers d’autres qui attendent encore.
Ce que la Tunisie a à perdre
Pour le lectorat de ce magazine, la question n’est pas lointaine. Elle passe, très concrètement, par un gazoduc inauguré en 1983 et baptisé du nom d’Enrico Mattei : le Transmed. Sur 370 kilomètres en territoire tunisien, il achemine le gaz algérien vers l’Italie. En échange du transit, la Tunisie perçoit des redevances, de l’ordre de 600 millions de dollars par an. Surtout, ce même tube assure 66 % de la consommation gazière du pays. Quand une Tunisienne allume sa cuisinière ou paie sa facture d’électricité, il y a de fortes chances que le gaz vienne par là.
Le Transmed assure 66 % de la consommation gazière tunisienne — et rapporte environ 600 millions de dollars de redevances par an.
Or les redevances de transit reculent déjà. De 2 064 millions de dinars en 2023, leur pic, elles sont retombées à 1 525 millions de dinars fin 2025. Et une question circule désormais dans la presse économique tunisienne, qu’il faut poser comme une hypothèse et non comme un fait : si l’Algérie privilégiait demain le transsaharien et son débouché direct, pourrait-elle se désintéresser du Transmed, et priver Tunis de cette manne ? Rien n’est décidé. Aucune fermeture n’a été annoncée. Mais l’inquiétude est réelle, au point que des pistes de reconversion du tube sont discutées, vers l’hydrogène, l’ammoniac ou l’électricité.
C’est là que la géopolitique cesse d’être abstraite. Un chantier ouvert dans le désert d’Adrar peut, à terme, peser sur les comptes publics d’un pays voisin et, par ricochet, sur le coût de l’énergie domestique. Dans un Maghreb où les budgets des ménages sont déjà tendus, où une hausse de quelques points sur la facture se ressent immédiatement, ces tuyaux ne sont pas une affaire d’ingénieurs. Ils touchent le quotidien.
Une bataille qui dépasse ses tuyaux
Reste à ne pas se tromper d’échelle. Ce gazoduc, même achevé, ne fera pas du Maghreb une puissance énergétique affranchie. La dépendance reste forte, les marchés restent dictés ailleurs, et la rente gazière, on le sait depuis longtemps, peut endormir une économie autant qu’elle l’enrichit. Construire un tube n’est pas construire une souveraineté.
Construire un tube n’est pas construire une souveraineté.
Ce que la rivalité algéro-marocaine révèle, en creux, c’est l’absence d’un projet commun. Deux pays voisins, qui parlent la même langue et partagent la même histoire, mobilisent des dizaines de milliards de dollars pour vendre le même gaz au même client, chacun pariant sur l’échec de l’autre. On peut y voir l’énergie de la concurrence. On peut aussi y lire le coût d’une fracture que rien, depuis des années, ne vient réduire.
Le coup de pioche d’Aoulef marque pourtant un changement. Pour la première fois depuis vingt ans, le continent agit au lieu d’attendre. C’est peu, et c’est beaucoup. Reste à savoir si ce gaz servira surtout à payer la prochaine importation, ou à financer ce dont le Maghreb manque le plus : une volonté de bâtir ensemble plutôt que l’un contre l’autre.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le gazoduc transsaharien ?
Un projet de gazoduc de 4 128 kilomètres devant relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger, porté par la Sonatrach algérienne, la NNPC nigériane et la SONIDEP nigérienne. Capacité visée : 30 milliards de mètres cubes par an, pour un coût estimé autour de 13 milliards de dollars. Les travaux ont démarré le 4 juin 2026 à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar.
Quand le premier gaz est-il attendu ?
Pas avant 2029 dans les scénarios les plus prudents, et plus vraisemblablement entre 2031 et 2033. Seuls les 2 310 kilomètres algériens sont en chantier : le tronçon nigérien (841 km) est évoqué pour 2027 sans confirmation, et le tronçon nigérian, plus de mille kilomètres, n’a pas de date.
Quel est le projet rival marocain ?
L’African Atlantic Gas Pipeline, qui longerait la côte atlantique sur près de 6 000 kilomètres en traversant treize pays, pour un coût estimé à 25 milliards de dollars. Il vise le même gaz nigérian et le même marché européen que le transsaharien.
En quoi la Tunisie est-elle concernée ?
Par le Transmed, gazoduc inauguré en 1983 qui traverse 370 kilomètres de territoire tunisien pour acheminer le gaz algérien vers l’Italie. Il rapporte à la Tunisie environ 600 millions de dollars de redevances de transit par an et assure 66 % de la consommation gazière du pays. Ces redevances reculent déjà : 2 064 millions de dinars en 2023, 1 525 millions fin 2025.
La Tunisie risque-t-elle de perdre le Transmed ?
Rien n’est décidé et aucune fermeture n’a été annoncée. La question circule dans la presse économique tunisienne comme une hypothèse, pas comme un fait : si l’Algérie privilégiait le transsaharien et son débouché direct, pourrait-elle se désintéresser du Transmed ? L’inquiétude est assez réelle pour que des pistes de reconversion du tube soient discutées, vers l’hydrogène, l’ammoniac ou l’électricité.
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Paru dans La Sultane n°104.



