La Tunisie vivait à l’écart des civilisations méditerranéenne lorsque les premiers Phéniciens l’approchèrent au 12e siècle av. J.-C. et fondèrent Utique en 1101 avant l’ère chrétienne. Pour ces grands marchands navigateurs, l’Afrique du Nord n’était qu’une escale sur le chemin de la péninsule ibérique réputée pour l’abondance de son cuivre et étain dont le transfert en Orient faisait la richesse des Phéniciens. Le site d’Utique étant à mi-chemin entre les points de départ et d’arrivée, il suscita l’intérêt de ces commerçants. Et c’est ainsi que tout allait commencer. 

Partis à la recherche d’un continent prestigieux, situé au couchant, appelé Hespérie par les Grecs et qui désignait soit l’Italie si on adoptait le point de vue de la Grèce ou la péninsule ibérique si on prenait celui de l’Italie, les Phéniciens parcoururent la Méditerranée Occidentale et parvinrent au sud de ces contrées que les Romains nommeront Hispanie.

Là se situait le royaume de Tartessos (nom attribué par les Grecs à la première civilisation découverte en Occident), riche en mines de cuivre et d’argent et en paillettes d’or que roulaient les eaux du Guadalquivir.

Les côtes de ce royaume étaient occupées par de marins audacieux qui cherchaient l’étain jusqu’en Cornouailles (comté d’Angleterre situé à l’extrémité sud-ouest de l’île de Grande-Bretagne). Les Phéniciens fondèrent le comptoir de Gadès (l’actuelle ville de Cadix), près de l’estuaire du Guadalquivir pour échanger avec ce royaume.

À la même époque, ils naviguèrent vers le Maroc et s’établirent à Lixus, au 12e siècle avant notre ère, à l’embouchure de l’oued Loukkos en face de l’actuelle Larache. On dira par la suite que l’or du Soudan parvenait à Lixus, par des voies mystérieuses. Pour protéger leur route marine, les Phéniciens devaient dominer le bassin occidental de la Méditerranée. Ils s’installèrent en Sicile, à Malte, en Sardaigne, et aux Baléares. Ils créèrent aussi sur les côtes d’Afrique du Nord les comptoirs d’Utique, Hadrumète (Sousse), Carthage (vers -814) et plus tard Rsaddir (Mélilla) et Tingi (Tanger).

La légende de la fondation de Carthage

Carthage a été fondée bien après Utique et Hadrumète, puisque les différentes sources historiques affirment qu’elle a été créée 814 avant J.-C. Elle est plus ancienne que Rome fondée, selon la légende, le 21 avril 753 av. J.-C. par Romulus.

Carthage se situe dans un golfe ouvert sur le détroit unissant les deux bassins (oriental et occidental) de la Méditerranée. D’où tout l’intérêt de sa position. Des lagunes la séparaient du continent et garantissaient ainsi sa sécurité contre les attaques terrestres.

Plusieurs textes anciens relatent la naissance de Carthage. Cependant, la légende se confond avec la réalité. Il est dit que le roi de Tyr désigna deux héritiers pour lui succéder : son fils Pygmalion et sa fille Elissa. Écartée du trône au profit de son frère, elle épousa Acherbas le prêtre de Melqart, dieu régnant sur la cité de Tyr.

Le prêtre était non seulement très riche, mais il était l’homme le plus puissant après le monarque. Pygmalion, dévoré par la convoitise, décida de mettre la main sur la fortune d’Acherbas et en ordonna l’assassinat.

C’est là qu’Elissa décide de fuir en compagnie de puissants citoyens qui ne portaient pas Pygmalion dans leurs cœurs. Pour tromper la vigilance de son frère, elle lui annonce sa volonté de s’installer dans le palais royal, en prétextant ne plus supporter la maison de son défunt époux.

Elle profite de cette manœuvre pour rassembler tous ses biens les embarquer et prendre le large avec tous ceux désiraient partir. Après un long voyage, les Phéniciens atteignent le site de Carthage et nouent de bonnes relations avec la population indigène.

Ils apprirent que les coutumes locales interdisaient aux étrangers de posséder une terre plus grande qu’une peau de bœuf. Pour contourner les restrictions de cette loi, Elissa découpa la peau en lanières si fines qu’elles englobèrent un vaste espace.

Dans la croyance antique, l’acte fondateur d’une ville pèse sur son destin. Ainsi, pour décider de l’emplacement de leur ville, les Phéniciens creusèrent la terre et trouvèrent une tête de bœuf, présage d’une vie de labeur et de servitude dont ne voulaient ni Elissa, ni ses compagnons. Ils creusèrent le sol plus loin et tombèrent sur une tête de cheval, symbole d’un destin puissant et belliqueux. Les Phéniciens érigeraient la ville à cet endroit-là.

Le roi autochtone Hiarbas, ébloui par l’intelligence et la beauté d’Elissa décida de l’épouser sous peine de déclarer la guerre à la cité ­nouvellement fondée. Déchirée entre sa volonté de rester fidèle à la mémoire de son défunt époux et son devoir envers sa jeune patrie, Elissa accepte la proposition du roi. Elle ordonne à ses hommes de préparer la cérémonie de mariage. Elle fit dresser un bûcher et après avoir immolé de nombreuses victimes, elle se jette dans le feu en déclarant qu’elle allait rejoindre son époux. Suite à ce geste, Elissa sera honorée comme une divinité.

Virgile fera d’Elissa une héroïne de son épopée l’Enéide et l’associera à Enée. Il lui attribue le nom de Didon qui semble signifier en langue punique « femme virile », voire « meurtrière de Baâl », « génie protecteur du bien », ou « celle qui donne ». Virgile situe ainsi la fondation de Carthage à une date antérieure à 814 av. J.-C. et ce pour permettre aux deux personnages à l’origine des deux villes qui vont se disputer la méditerranée de se rencontrer et de s’aimer.

La réalité

Le récit de la fondation de Carthage semble venir d’un milieu culturel grec ou carthaginois hellénisé. Le recours à la ruse de la peau de bœuf, repose probablement sur une traduction approximative du mot Byrsa. Celui-ci signifiait peau de bœuf en grec, alors qu’il semblerait signifier forteresse pour les phéniciens.

La présence d’une tête de cheval sur les monnaies carthaginoises semble être à l’origine de l’épisode de la tête de cheval déterré lors de la fondation de la ville. Mais malgré son caractère légendaire, le récit contient un certain nombre de vérités historiques comme l’importance du culte de Melqart à Tyr, l’origine tyrienne de l’aristocratie carthaginoise, etc.  Quoi qu’il en soit, Carthage a été fondée par des Phéniciens venus de Tyr. Aucun ­élément ne permet de confirmer avec certitude qu’Elissa sœur de Pygmalion soit à l’origine de sa fondation.

Cette ville qui porte un nom prestigieux, Qart Hadasht pour « capitale nouvelle » connaît des débuts modestes. À l’image des autres comptoirs phéniciens, elle reste longtemps sous la tutelle de Tyr.

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