Les demeures beylicales éveillent une interrogation constante. Aujourd’hui, aucun d’entre nous ne serait en mesure d’expliquer, rationnellement, leur sort. Pourquoi a-t-on laissé ces plais à l’abandon?

Les demeures beylicales, la grande question

Le fabuleux patrimoine architectural, légué par l’ancienne monarchie tunisienne a été négligé et délaissé, depuis l’indépendance jusqu’à nos jours. Les palais des beys ne figurent même pas sur les guides de voyage. Leur histoire, leurs rôles et leurs fonctions demeurent inconnus du public, même autochtone. Tombant en ruine, ou squattés sous forme de oukéla par des familles désargentées, ces résidences monarchiques sont, pour la plupart, tombées dans l’oubli.

Les Beys ont laissé de nombreuses résidences. Elles se caractérisent par un style éclectique, témoignant d’un mélange de différentes influences (motifs andalous, marbre italien, décorations hafsides, etc.) . Les demeures beylicales n’atteindront jamais le faste des grands palais royaux européens qui servent pourtant de modèle d’inspiration. Les monarques tunisiens leur préférant un air sobre et élégant. D’ailleurs, les bâtisses s’apparentent davantage aux manoirs qu’aux palais à proprement parlé.

Nous n’allons pas réécrire l’histoire. Ni essayer d’expliquer les rapports épineux entre feue la première république tunisienne et l’ancienne monarchie hosseinite déchue. Au lieu de cela, nous allons faire un petit tour d’horizon et partager avec vous notre sentiment.

Hammam Lif, un bijou à l’abandon

C’est une vérité bien triste à dire. Mais force est de reconnaître que la ville de Hammam Lif n’est plus que l’ombre d’elle-même. Pour s’en rendre compte, il suffit de s’y promener quelques instants. L’on est choqué par toutes ces maisons laissées à l’abandon. Par ces détritus qui jonchent le sol. Par ces rats qui parcourent de longues distances sans être inquiétés de quoi que ce soit.

Leurs chasseurs prédestinés, les chats, sont bien trop engraissés. Les grandes quantités de nourriture périmée entassées à la sortie du marché leur suffisent. L’ancienne salle de cinéma « L’oriental » jadis fréquentée par les cinéphiles, est aujourd’hui un vieux bâtiment en ruines. Un vestige encerclé de cafés bondés de monde et autres sandwicheries vendant des mets laissant à désirer. Des mellaoui et des fricassés, frits avec la même huile depuis une semaine.

Il en est de même pour le Casino. Ce lieu de rendez-vous pour personnes branchées et ancienne salle de mariage où les couples se pressaient pour fêter leur union, est tombé aux oubliettes. Il est devenu une sorte de manoir hanté. Que dire alors de la plage qui regorge de sacs et bouteilles en plastique? De canettes de bières, de bouteilles cassées… Comme un air de Fukushima vous ne trouvez pas?

Mais que s’est-il passé? Pourquoi vouer à cette ville et donc à nous-même tant de haine et de mépris? Pourquoi la station balnéaire de Hammam Lif où les européens rêvaient de passer ne serait-ce qu’une journée est devenue une sorte de cauchemar éveillé?

Certains habitants font bien de la résistance et mettent tout en œuvre pour que la ville renoue avec son prestige d’antan, mais c’est semble t il peine perdue. Est-ce dû au manque de ressources budgétaire? Surement pas, l’argent coule à flot. À une volonté politique peut-être, à la fois au niveau local, régional et central? Très probablement.

Mais les bretelles d’autoroutes que l’on construit actuellement dans les environs font planer l’espoir d’un avenir meilleur pour celle que l’on surnommait la Perle du golfe de Tunis. Car oui, cela n’a pas toujours été ainsi. Il y a quelques décennies encore, ceux qui gouvernaient la Tunisie y avaient édifié un palais de toute beauté.

Situé à 20 kilomètres de la capitale, Hammam Lif était, il y a plus d’un siècle, une destination de rêve pour les tunisiens de tous horizons. Elle était connue à l’échelle méditerranéenne pour la qualité de sa plage de sable fin et ses eaux très poissonneuses. C’était la destination des vacanciers en provenance de la capitale et de sa banlieue qui y séjournaient en été.

Les monarques de la dynastie husseinite avaient progressivement pris l’habitude, dès le XVIIIe siècle, d’y séjourner de plus en plus souvent durant l’hiver. Ils portent un intérêt tout particulier aux bains de Hammam Lif qui les poussent à y élever une résidence pérenne. Un pavillon voit le jour vers 1750, sous le règne de Ali Ier Pacha (1735-1756), grâce aux eaux thermales qui surgissent au pied du Djebel Boukornine par deux sources dénommées Aïn El Bey et Aïn El Ariane.

La perle du golfe de Tunis 

En 1826, Hussein II Bey (1824-1835) décide de construire un palais à côté d’un caravansérail et la majeure partie de cet édifice subsiste actuellement. L’édifice comprend, à l’achèvement des travaux, un corps de bâtiment avec rez-de-chaussée massif et deux étages, percés de vingt fenêtres avec auvents donnant sur la mer.

À l’angle nord-ouest du palais, Hussein II Bey fait édifier un kiosque, Bit el-Makaaad, une sorte de galerie couverte mais non fermée, où il passe ses heures de repos. Il construit également des bains privés, accessibles de l’extérieur. Réservés au seul usage des femmes ces bains sont complétés par un second bain ouvert aux hommes, dans la partie opposée du palais.

Mohammed Bey (1855-1859) agrandit d’un troisième étage le palais d’Hussein II Bey. Il modifie, également Bit el-Makaaad. Sous le règne de Naceur Bey (1906-1922), le troisième étage, qui menaçait ruine, est supprimé. Cependant, il restaure et aménage plusieurs salles, ainsi que les appartements de service. Depuis Hussein II Bey, et à l’exception de Ali III Bey (1882-1902) et de son fils Hédi Bey (1902-1906), tous les souverains ont séjourné au palais jusqu’à l’abolition de la monarchie en 1956.

Par la suite, des familles dans le besoin l’occupent et le transforment en demeure collective. De nos jours, en l’absence de restauration, le palais se trouve dans un état de délabrement avancé et représente un grand danger pour ses habitants puisque les toits et plafonds menacent de s’écrouler à tout moment.

D’autres palais et demeures beylicales disséminés sur Tunis et sa banlieue rivalisent de beauté.

Autre Palais à l’abandon

La banlieue nord a aussi son lot de demeures abandonnées. En images Ksar Ahmed Bey

Demeures beylicales: celles que l’on a reconverties

Palais Abdellia

Le règne des Beys Husseinites a duré de 1705 à 1957. Deux siècles et demi durant, la ville de Tunis, avec ses banlieues connues pour leurs collines verdoyantes et leurs jardins de charme, a logé plusieurs résidences beylicales qui présentent jusqu’à nos jours une richesse du patrimoine architectural en Tunisie. Comme le palais Abdellia, situé à La Marsa.

Palais Abdellia

Construit en 1500, à l’emplacement du vieux port, il est devenu au XVIIème siècle et au XVIIIème siècle une résidence estivale pour les Mouradites et les Husseinites ainsi qu’un abri lors de menaces extérieures. Mahmoud Bey (1814-1824), son fils Hussein II Bey et les consuls britanniques Richard Wood et Thomas Reade représentent les personnalités notables qui ont habité ce palais. C’est aujourd’hui un lieu de rencontre et de partage pour tous les passionnés d’art puisque de nombreuses manifestations culturelles qui y sont organisées.

Kobbet Ennhas

Le palais Kobbet Ennhas (« Coupole de Cuivre » en français) a été édifié par Mohamed Errachid Bey vers 1756 en tant que résidence printanière située dans la plaine de La Manouba, réputée notamment pour ses terres et la qualité de son air. Hammouda Pacha Bey a été l’artisan de ses principaux aménagements et Mustapha Pacha Bey, petit-fils de Mohamed Errachid Bey, fût le dernier bey à y avoir habité. Tous faisaient partager ceux-ci non seulement à leurs entourages, mais aussi à certains personnages étrangers qu’ils désiraient honorer et recevoir dans un lieu agréable et discret.

palais Kobbet Ennhas

Les visiteurs y découvrent une grande cour d’honneur plantée d’arbres, une large façade avec galerie surhaussée au-dessus des dépendances à laquelle on accède par un large escalier d’honneur, la galerie d’accès donne de plain-pied dans la driba puis bit el driba deux antichambres carrées qui se doublent d’une squifa plus étroite pour desservir pièces voisines et cour intérieure.

Un salon de plan quadrangulaire occupe la partie antérieure du palais. Sans oublier la grande salle d’apparat surmontée de sa coupole. Plusieurs chambres annexes. Un kiosque à coupole de cuivre donne son nom au palais (Kobbet Ennhas). On réservait ces distractions aux femmes du  harem. Comment ne pas évoquer les orangers citronniers et figuiers qui y pullulent?

Palais de la Rose

Le règne du Bey husseinite Hammouda Pacha (1782-1814) voit la construction du palais de la Rose. Il constitue l’une des plus grandes merveilles de l’art architectural tunisien. La population le surnomme le «Grand Palais» « Borj El Kebir».

Le palais assura tout au long de son histoire des fonctions multiples. on l’a utilisé d’abord comme lieu de repos et de promenades printanières… pour abriter dès 1840 la caserne de l’artillerie puis celle de la cavalerie sous le règne d’Ahmed Bey. On s’en sert plus tard comme résidence des hôtes d’honneur de la Tunisie, dont l’amiral français Lassègue en 1802 et la reine Caroline de Brunswick en 1816. Il servira de quartier général pour les troupes d’occupation française en 1881.

Grâce aux efforts consentis par le Ministère de la Défense Nationale, qui a pris en charge les travaux de réfection et de restauration, le palais recouvre sa splendeur. Il a été décidé de faire de ce monument le Musée Militaire National. Inauguré le 25 juin 1984 et ouvert au public le 24 juin 1989, il abrite actuellement de riches et précieuses collections comprenant plus de 23.000 objets.

Palais de la rose-

L’accès au palais se fait via la porte principale, au travers d’un premier jardin et une allée centrale se terminant par la grande porte d’entrée du vestibule (driba). Celle-ci, longue d’une vingtaine de mètres, comporte de part et d’autre de petites cellules avec des banquettes destinées aux visiteurs. La driba se termine par une deuxième porte, ouvrant sur une grande cour pavée de pierres et encadrée par des arcades posées sur des colonnes de marbre.

À droite de la cour se situent une petite mosquée précédée d’un patio, un portique à double rangée d’arcades et un grand jardin; alors que sur la gauche se situent un espace réservé aux services et un bâtiment de deux étages.

Au fond de la cour se dresse le palais lui-même auquel on accède par un escalier accédant à un portique précédant le bâtiment. Les salles du palais s’organisent autour d’un luxueux patio, centré sur un grand bassin et une fontaine, et entouré d’une galerie sur les quatre côtés.

De part et d’autre du patio se trouvent des appartements typiques avec des chambres en forme de « t » et des maksouras. À l’extrémité du patio s’élève une salle d’honneur de forme en croix. Une coupole avec un grand lustre suspendu, le surmonte.

Le palais de la rose est indéniablement l’une des plus belles demeures beylicales que le public est en mesure de visiter.

Ksar Saïd

Unique résidence beylicale du XIXe siècle, le palais était le lieu de résidence d’Ismaïl Essounni haut dignitaire de la dynastie husseinite et beau-frère des souverains Mohammed Bey et Sadok Bey.

Palsi Ksar Saïd

Sadok Bey prend possession, après l’exécution d’Ismaïl Essounni en 1867 du Ksar Saïd ou « Palais bienheureux ». Il s’y installe en 1869 après y avoir introduit des modifications marquantes. Le palais de Ksar Saïd a connu la signature du traité du 12 mai 1881. Celui qui marque le début du protectorat français de la Tunisie.

Palais du Bardo

À l’origine, le Bardo était un parc de plaisance hafside. Le bey Mohamed (1855- 1859) a initié les travaux de la construction du palais. Celle-ci prit fin sous son successeur Mohamed Essadok (1859 – 1882). La façade de ce monument a été lors de son édification, simple. Puis on l’a dotée d’un portique suite à des travaux de réaménagement en 1968.

La création du musée du Bardo fut décidée par le décret du 7 novembre 1882. En mars 1885, un deuxième décret affecta aux collections archéologiques, déjà constituées, l’ancien palais beylical du Bardo. L’inauguration officielle du musée a eu lieu le 7 mai 1888. Il s’appelait alors « Musée Alaoui », du nom du souverain régnant Ali Bey (1882- 1902). Lorsque la Tunisie accéda à l’indépendance, en mars 1956, le palais s’élève au rang de musée National.

Ce palais qui couronne peut-être cette collection de demeures beylicales est célèbre pour sa collection de mosaïques romaines. La plus grande dans le monde.

Ksar Ettej: Le palais détruit de la Marsa

On ne connait rien du pourquoi de sa démolition en 1958, au lendemain de l’indépendance. Il ne nous reste plus que des photos de ce très bel édifice… Pourtant en bon état! Ce palais fait partie des demeures beylicales promises à l’oubli.

Il est à noter qu’il existe une page Facebook « Sauvons les Palais Beylicaux de Tunisie ». Elle lance un cri d’alarme pour sauver les demeures Beylicales de Tunisie. La réhabilitation de ce patrimoine national est une source d’enrichissement de notre tourisme culturel. Il en va de tout un chacun, de tout tunisien et de toute tunisienne, fruit d’un formidable brassage ethnique que nous sommes et ce depuis la nuit des temps, d’œuvrer à préserver ce prestigieux et glorieux passé qui est le notre.


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Par Firas Messaoudi