Chez Zeryeb
Une histoire de l'habiter : ce que nos maisons disent de nous
Les Nations unies ont fait de 2026 l'Année internationale des parcours…

C'est un bon point de départ pour une question qui paraît simple et ne l'est pas : depuis quand, et pourquoi, les humains vivent-ils au même endroit ? Le récit scolaire est connu. L'humanité aurait été nomade, puis aurait inventé l'agriculture, puis se serait posée, puis aurait bâti des villes, chaque étape valant progrès sur la précédente. L'archéologie des dix dernières années a méthodiquement démonté cette séquence. Et le Maghreb, longtemps traité comme une marge dans cette histoire, en est devenu l'un des terrains les plus intéressants.
Précision de méthode, puisque cet article est le seul du numéro à

s'autoriser des sources anciennes : quand il s'agit d'archéologie ou d'histoire de la pensée, un texte du quatorzième siècle ou une étude ethnographique de 2017 restent des références valides. Ce qui a été daté ne se périme pas. En revanche, chaque fois qu'il est question de l'état actuel d'un patrimoine, les données citées sont de 2025 ou 2026.
La sédentarité est-elle née de l'agriculture ?
Non, pas systématiquement, et c'est la révision la plus importante du siècle en archéologie. Le modèle classique posait l'agriculture comme cause et la sédentarité comme conséquence. Plusieurs terrains ont inversé ou brouillé cette relation.
Le cas le plus net vient du Japon. La culture Jomon, qui occupe l'archipel japonais depuis environ 14 000 avant notre ère, a produit des villages durables, de la poterie et des maisons semi-enterrées sans que l'agriculture en soit la base de subsistance. Le site de Sannai Maruyama, dans la préfecture d'Aomori, abritait plusieurs centaines de personnes, des habitations en fosse de grande taille, des structures en bois monumentales et des réseaux d'échange à longue distance. Des chercheurs japonais parlent pour cette période d'une révolution de la sédentarité, distincte de la révolution agricole. Des gens ont donc choisi de rester, pendant des millénaires, parce que la mer et la forêt le permettaient, sans jamais labourer.
Une revue publiée en 2025 dans le Journal of World Prehistory interroge frontalement la pertinence même du concept de Néolithique comme catégorie unifiée. La transition vers la sédentarité et la complexité sociale précède parfois la domestication des plantes et des animaux, parfois la suit, et le cas des Amériques ne se laisse pas ranger dans le même moule que celui du Proche-Orient. Nous sommes ici dans le registre du débat scientifique ouvert, pas de l'acquis.
Ce que l'ADN ancien a changé au récit maghrébin
Beaucoup, et dans un sens qui contredit une vieille idée reçue. On a longtemps raconté la néolithisation de l'Afrique du Nord comme une importation : des agriculteurs venus d'ailleurs auraient apporté leurs graines, leurs bêtes et leurs villages à des populations locales passives. Les paléogénomes disent autre chose, et disent surtout que la réponse varie d'un bout à l'autre du Maghreb.
Une étude publiée dans Nature en 2025, présentée par l'archéologue Giulio Lucarini (Conseil national de la recherche, Italie), a analysé les génomes de neuf individus ayant vécu dans le Maghreb oriental, actuelles Tunisie et Algérie orientale, entre 15 000 et 6 000 ans avant le présent. Résultat : l'ascendance liée aux agriculteurs venus de la Méditerranée y représente moins de 20 % par individu. L'essentiel du patrimoine génétique reste ancré dans l'héritage local de chasseurs-cueilleurs. Des signatures liées au Levant apparaissent vers 6 800 ans avant le présent, associées à l'arrivée du pastoralisme et des animaux domestiques.
Le contraste avec le Maghreb occidental est frappant. Sur le site de Kaf Taht el-Ghar, près de Tétouan au Maroc, la proportion d'ascendance liée aux agriculteurs européens atteint environ 80 %. À quelques centaines de kilomètres de là, à Ifri n'Amr ou Moussa, dans la province de Khémisset, des individus d'ascendance entièrement locale ont été inhumés avec de la poterie et des pratiques liées à l'agriculture. Autrement dit : au même moment, sur le même territoire, certains groupes ont adopté les techniques sans changer de population, d'autres ont vu leur composition démographique se transformer.
Le même phénomène a été documenté ailleurs. Une étude parue dans Science en juin 2025, menée notamment par Dilek Koptekin avec la Middle East Technical University d'Ankara, la Hacettepe University et l'Université de Lausanne, a mis en évidence 7 000 ans de continuité génétique en Anatolie occidentale malgré des transformations culturelles majeures. Les auteurs concluent que le changement s'est fait tantôt par migration, tantôt par circulation des idées, selon les régions et les périodes.
La leçon vaut au-delà de l'archéologie. Une manière d'habiter peut voyager sans que les corps voyagent.
Ibn Khaldoun avait posé la question avant tout le monde
Au quatorzième siècle, un juriste et historien né à Tunis a construit la première théorie systématique de l'opposition entre habitat nomade et habitat citadin. La Muqaddima d'Ibn Khaldoun distingue la badawa, la vie de campement et de tribu, de la hadara, la vie urbaine et sédentaire. Ce n'est pas une classification pittoresque, c'est un modèle politique.
Chez lui, la badawa se définit par l'absence d'État, de fiscalité, d'armée permanente et de ville, et par l'existence d'une solidarité de groupe très forte, la assabiya, qui relie les individus en familles, les familles en clans, les clans en tribus. La hadara se définit à l'inverse par un pouvoir central assez puissant pour lever l'impôt, ce qui rend la ville possible. Sa thèse centrale est que la ville, en produisant du confort et de la spécialisation, dissout progressivement la assabiya qui l'avait fondée, jusqu'à ce qu'un groupe périphérique plus soudé prenne le relais.
Cette source a plus de six siècles. Elle est citée ici parce qu'elle constitue le socle théorique dont procède une grande partie de la sociologie urbaine du monde arabe, et parce qu'elle formule une intuition que l'archéologie contemporaine confirme partiellement : la manière d'habiter n'est pas un décor de la vie sociale, elle en est une variable structurante. On peut discuter le cyclisme d'Ibn Khaldoun, et les historiens le font. On ne peut pas le traiter comme une curiosité régionale.
La tente est une architecture, et elle est faite par des femmes
Le point est rarement dit ainsi, il mérite de l'être. Dans les sociétés pastorales du Maghreb et du Sahara, la tente n'est pas un abri de fortune en attendant la vraie maison. C'est un système technique complet, et sa production relève des femmes.
L'anthropologue Ahmed Skounti, de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine à Rabat, a consacré à la question une étude publiée dans la revue Hespéris-Tamuda en 2017, sous le titre explicite d'architecture mobile. Référence antérieure à 2020, retenue parce qu'il s'agit d'ethnographie descriptive d'un savoir-faire ancien, et parce qu'elle émane d'un chercheur marocain travaillant sur son propre terrain.
La khayma se compose de bandes tissées, les flij, assemblées par couture, et d'une ossature de bois avec mâts centraux et piquets. Les femmes filent elles-mêmes les fibres, poil de chèvre le plus souvent, tissent les bandes en équipes et entretiennent l'ensemble. Il faut une patience et une dextérité considérables pour produire quelques mètres de flij. La forme, la densité du tissage et la qualité du poil varient selon les régions et le savoir-faire des tisseuses.
Le résultat est un habitat démontable, transportable, thermiquement adapté, dont la conception et la fabrication sont entre des mains féminines. Dans une histoire de l'architecture qui a longtemps retenu les noms des bâtisseurs de palais, cela mérite d'être noté sans emphase : une part importante du parc immobilier de la région, pendant des siècles, a été produite par des femmes.
Matmata et les ksour : des réponses techniques, pas des décors
Les habitats troglodytiques du Sud tunisien sont souvent présentés aux voyageurs comme des vestiges étonnants. Ce sont d'abord des solutions d'ingénierie.
À Matmata, à une quarantaine de kilomètres de Gabès et à environ 600 mètres d'altitude, des habitations creusées dans la roche assurent une isolation thermique naturelle dans un environnement où les températures d'été sont hostiles. Le principe est le même que celui recherché aujourd'hui par la construction bioclimatique, avec quinze siècles d'avance et zéro consommation énergétique. Des familles y vivent encore.
Les ksour relèvent d'une autre logique, collective celle-là. Ces greniers fortifiés, environ quatre-vingt-dix recensés entre les gouvernorats de Médenine et Tataouine, servaient à stocker les réserves d'une ou plusieurs tribus pour traverser les longues sécheresses. Chaque cellule de stockage, la ghorfa, appartenait à une famille. Ksar el-Ferch, au nord-ouest de Tataouine, en compte environ 280. Ce n'est pas de l'architecture décorative, c'est un dispositif d'assurance alimentaire mutualisée, doublé d'un dispositif de défense.
La Tunisie a déposé en janvier 2020 sur la liste indicative du patrimoine mondial de l'UNESCO un bien en série intitulé Habitat troglodytique et le monde des ksour du Sud tunisien. Le dossier argumente précisément dans ce sens : des formes d'établissement humain représentatives de l'interaction de communautés autochtones avec un milieu naturel défavorable. Le 14 avril 2025, Ksar Ouled Soltane, près de Tataouine, a été inauguré après restauration dans le cadre du projet RINOVA, cofinancé par l'Agence italienne de coopération
La médina tient-elle encore debout ?
au développement et porté avec l'Institut national du patrimoine tunisien. Plusieurs espaces du site ont été convertis en points de vente de produits locaux et en ateliers gérés par des femmes d'un groupement de développement agricole.
En partie, et à un coût considérable. La médina n'est pas un quartier ancien, c'est un système urbain cohérent : hiérarchie des voies du public au privé, maison organisée autour d'un patio central, le wast ed-dar en tunisien, qui régule la température et concentre la vie domestique. Cette organisation offrait historiquement aux femmes un espace extérieur à l'intérieur même de la maison, à une époque où la rue relevait largement de l'usage masculin. Le patio n'était pas un ornement : c'était un climatiseur et une place publique privée.
L'état actuel de ce patrimoine se lit dans les rapports officiels, et il est contrasté. À Alger, le rapport d'état de conservation 2025 du Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO sur la Casbah fait état de 143 bâtiments déjà réhabilités, de mesures d'urgence prévues pour 25 bâtiments gravement dégradés et d'une trentaine d'autres signalés aux services de la wilaya. Le rapport confirme une dynamique positive depuis 2023 tout en pointant l'absence d'une structure de gouvernance indépendante.
Au Maroc, le wali de Fès-Meknès Mouaad Jamai a présenté le 16 avril 2025 le bilan de quinze ans de réhabilitation de la médina de Fès : trois milliards de dirhams investis entre 2010 et 2025, 399 projets, 4 671 bâtisses menaçant ruine traitées, environ 20 000 bénéficiaires. En Tunisie, l'Association de sauvegarde de la médina de Tunis a lancé fin 2025 une étude de douze mois sur la préservation juridique, architecturale et urbaine du patrimoine historique, avec l'Institut national du patrimoine, ONU-Habitat et l'École nationale d'architecture et d'urbanisme.
Pendant ce temps, le mouvement de fond continue. Le rapport Dynamiques de l'urbanisation africaine 2025, coproduit par l'OCDE, la Banque africaine de développement, CGLU Afrique et Cities Alliance, projette un doublement de la population urbaine africaine, de 700 millions à 1,4 milliard d'habitants d'ici 2050. Au Maroc, la part de citadins passerait de 68 % en 2020 à 81 % en 2050. En Tunisie, de 72 % à 77 %. L'habiter maghrébin de demain se joue moins dans les médinas restaurées que dans les périphéries qui poussent autour d'elles.
Conclusion La Sultane
Ce que cette histoire longue enseigne n'est pas que les anciens avaient raison. C'est que les manières d'habiter ne se classent pas sur une échelle du primitif au moderne. Une tente tissée par des femmes, une maison creusée dans la roche, un grenier collectif fortifié et un appartement en périphérie de Tunis répondent chacun à des contraintes précises, avec les moyens disponibles.
Ce constat a une conséquence pratique. Quand on restaure une médina ou un ksar, on ne préserve pas un souvenir, on conserve une bibliothèque de solutions techniques éprouvées face à la chaleur, à la rareté de l'eau et à l'insécurité alimentaire. Ce sont exactement les contraintes qui reviennent. Les climatiseurs qui tournent aujourd'hui à Tunis, Alger et Casablanca font un travail que le patio faisait gratuitement.
La question n'est donc pas de savoir s'il faut retourner vivre dans une maison à patio. C'est de savoir pourquoi nous avons cessé de considérer ces savoirs comme de l'ingénierie, et à partir de quand nous avons commencé à les regarder comme du folklore.
Houda Chouk