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Le phototype VI, absent des essais : pourquoi nos peaux se soignent à l'aveugle

Entre 1970 et 2020, quatre-vingt-douze essais cliniques sur les écrans solaires ont été publiés. Aucun n'a inclus de participante de phototype VI, le plus foncé de l'échelle de Fitzpatrick. Sept pour cent seulement incluaient des phototypes V. C'est le constat d'un travail mené…

La lumière rasante sur la peau

Ce chiffre dit quelque chose d'inconfortable. L'industrie qui nous vend le plus de certitudes est aussi celle qui en a le moins sur nos peaux. Pendant que les rayons s'allongent et que les routines passent de trois à douze étapes, la base de preuve, elle, reste étroite, ancienne, et construite ailleurs. Soigner sa peau au Maghreb, aujourd'hui, revient souvent à appliquer des protocoles conçus pour d'autres peaux, dans d'autres climats, sur la foi d'allégations rarement vérifiables.

D'où une question simple, qui n'est pas cosmétique : que se passe-t-il si l'on cesse de traiter sa peau comme un chantier de correction permanente, pour la considérer comme un lieu qu'on habite ?

Que sait-on réellement, et depuis quand ?

Le socle établi de la dermatologie tient en peu de choses : nettoyer sans décaper, hydrater, se protéger du soleil. Le reste relève de degrés de certitude variables.

La photoprotection est le point le mieux documenté. L'essai australien de Nambour, dont les résultats sur le vieillissement cutané ont été publiés par Maria Celia Hughes et ses collègues dans les Annals of Internal Medicine en 2013, reste la référence : les adultes assignés à un usage quotidien d'écran solaire ne montraient aucune aggravation détectable du vieillissement cutané après quatre ans et demi, contre une progression mesurable dans le groupe à usage libre. Cet essai date de plus de dix ans. On le cite encore parce que personne n'a produit mieux depuis, ce qui en dit long sur l'état du financement de la recherche dermatologique non commerciale.

La fonction barrière, elle, est le concept central autour duquel tout le reste s'organise. La barrière cutanée est la couche la plus superficielle de l'épiderme, un assemblage de cellules mortes et de lipides qui retient l'eau à l'intérieur et bloque les agresseurs à l'extérieur. Quand elle fonctionne, la peau tolère à peu près tout. Quand elle cède, tout devient irritant, y compris les produits censés réparer.

Le reste du rayon se répartit entre le débattu et le non validé. Des actifs ont des données solides sur des indications précises. Beaucoup d'autres circulent avec des promesses chiffrées issues d'études internes de marques, non publiées, non contrôlées. La règle utile n'est pas de tout rejeter, mais de savoir dans quelle case on se trouve avant d'acheter.

Une routine à rallonge peut-elle abîmer la peau ?

Oui, et le mécanisme est connu depuis longtemps. Il porte un nom : la dermatite irritative de contact cumulative.

Dans une revue publiée dans Current Dermatology Reports en 2022, les dermatologues Kajal Patel et Rosemary Nixon en décrivent le principe. Cette dermatite ne résulte pas d'une agression unique et brutale, mais de multiples atteintes sous le seuil de réaction, lorsque l'intervalle entre deux expositions est trop court pour que la barrière cutanée récupère complètement. Les auteurs notent l'inverse aussi : allonger l'intervalle entre les expositions réduit généralement le risque d'irritation. Ils rappellent que la multiplication des lavages pendant la pandémie de Covid-19 s'est traduite par une hausse nette de l'incidence des dermatites irritatives.

Traduit dans le langage du rayon beauté : un nettoyant moussant matin et soir, un exfoliant acide trois fois par semaine, un rétinoïde le soir, un sérum vitamine C le matin, plus deux masques hebdomadaires, cela fait beaucoup d'atteintes sous-liminaires enchaînées sans fenêtre de récupération. La peau ne s'écroule pas d'un coup. Elle devient réactive, rouge, tiraillée, puis on lui applique un produit de plus pour traiter le symptôme produit par les précédents. La logique de la routine multi-étapes contient sa propre boucle d'entretien.

Cela ne condamne pas les rituels. Une routine longue n'est pas dangereuse en soi : c'est l'accumulation d'actifs irritants sans temps de repos qui l'est. Une femme qui aime son quart d'heure du soir, ses textures, son geste, n'a aucune raison d'y renoncer. La question n'est pas la durée du rituel, c'est l'agressivité de son contenu.

Ce que la recherche dit, et ne dit pas, des soins traditionnels maghrébins

C'est ici que le terrain devient glissant, dans les deux sens. L'usage traditionnel n'est pas une preuve d'efficacité. Il n'est pas non plus une erreur à corriger.

Une enquête menée par Sara Marraha, Salim Gallouj et Ouiame ElJouari, du service de dermatologie du CHU Mohammed VI et de l'Université Abdelmalek Essaadi à Tanger, publiée dans Cosmoderma en 2025 auprès de 582 répondants marocains, donne une photographie utile. Soixante pour cent déclarent utiliser des remèdes traditionnels pour la peau ou les cheveux. Près de huit sur dix leur attribuent une efficacité élevée.

Le chiffre suivant mérite qu'on s'y arrête : 17,2 % rapportent des effets indésirables, rougeurs, démangeaisons, brûlures ou chute de cheveux. Et seulement 6,5 % ont consulté un dermatologue à cette occasion. L'écart entre l'incident et la consultation est le vrai enseignement de cette étude. Ce n'est pas la tradition qui pose problème, c'est le fait que ses effets secondaires ne remontent jamais jusqu'à un cabinet médical, donc jamais jusqu'à la littérature. Huit répondants sur dix combinent d'ailleurs produits traditionnels et produits industriels, ce qui rend l'imputabilité encore plus difficile.

Sur l'huile d'argan, il existe un essai contrôlé randomisé, un seul. Kenza Qiraouani Boucetta, Zoubida Charrouf et leurs collègues des universités Mohammed V de Rabat, Ibn Tofail de Kénitra et Hassan II de Casablanca l'ont publié dans Clinical Interventions in Aging en 2015. Soixante femmes ménopausées, deux mois, mesure de l'élasticité cutanée à l'avant-bras : les paramètres d'élasticité s'améliorent significativement, en consommation alimentaire comme en application locale. C'est un résultat réel, obtenu par une équipe marocaine sur un produit marocain. C'est aussi un échantillon de soixante personnes, sur un avant-bras, il y a onze ans, jamais répliqué à plus grande échelle. Dire que l'argan a une efficacité prouvée sur le visage de toutes les femmes serait une extrapolation que les auteurs eux-mêmes ne font pas.

Pour le ghassoul, le savon noir, le gant kessa et l'eau de rose, la situation est plus nette encore : aucune étude clinique consultable ne permet aujourd'hui d'étayer les allégations qui circulent.

Usage traditionnel documenté, oui. Efficacité cliniquement démontrée, non, faute d'études. L'absence de preuve n'est pas une preuve d'inefficacité : c'est une absence de recherche, et cette absence est elle-même un fait social.

Le marché beauté au Maghreb

• Maroc : marché estimé à environ 8 milliards de dirhams, les marques étrangères captant près de 65 % du chiffre d'affaires (La Vie éco, 2025) • Tunisie : filière cosmétique évaluée à 1,77 milliard de dinars, soit environ 1,6 % du PIB et quelque 20 000 emplois directs et indirects (Chroniques, juin 2025) • Algérie : facture d'importation de produits cosmétiques et parfums ramenée d'environ 500 à 58 millions de dollars, sur fond de montée de la production locale (chiffres du ministère du Commerce relayés par El Moudjahid, janvier 2025)

Pourquoi nos peaux sont-elles moins bien étudiées ?

Parce que les protocoles de recherche ont été calibrés sur d'autres peaux, et que le biais s'est auto-entretenu.

L'article de référence de Jean Krutmann et ses collègues sur la photoprotection des peaux pigmentées, publié dans le British Journal of Dermatology en 2023, expose le problème et corrige au passage une idée reçue tenace. La mélanine offre une protection intrinsèque réelle contre les ultraviolets, mais elle ne protège pas des troubles pigmentaires. Les auteurs rappellent que les UVA longs et la lumière visible induisent une pigmentation cutanée chez les phototypes III à VI. Autrement dit : mélasma et hyperpigmentation post-inflammatoire, les deux motifs de consultation les plus fréquents chez les femmes maghrébines, sont déclenchés par un spectre lumineux que la plupart des écrans solaires classiques ne filtrent pas. Les formulations teintées contenant des oxydes de fer, elles, offrent une protection contre la lumière visible.

Cette information circule mal. Elle est pourtant plus utile que n'importe quel sérum éclaircissant, et elle explique aussi pourquoi tant de protocoles anti-taches échouent : ils traitent la conséquence sans bloquer la cause. Krutmann et son équipe concluent en soulignant les données limitées disponibles sur les populations à peau pigmentée. C'est la même lacune que celle mesurée par l'équipe de Boston sur les essais d'écrans solaires. Un tiers seulement des essais incluaient des phototypes IV.

Le miroir, le filtre, et l'écart entre les deux

La pression esthétique ne vient plus principalement des magazines. Elle vient de notre propre reflet retouché.

Plusieurs travaux publiés en 2024 dans la revue Computers in Human Behavior ont examiné l'effet des filtres de réalité augmentée sur la satisfaction corporelle. Un résultat revient : l'effet de comparaison est le plus fort lorsque la personne applique le filtre à sa propre image, plus que lorsqu'elle regarde l'image filtrée de quelqu'un d'autre. Le point de référence cesse d'être une autre femme. Il devient une version corrigée de soi, disponible en permanence, à laquelle le visage réel ne peut structurellement pas correspondre.

C'est le mécanisme qui alimente le rayon. Une peau perçue comme un écart à combler appelle un produit de plus. Une peau perçue comme un lieu qu'on habite appelle un entretien, ce qui n'est pas la même économie.

Cette économie se mesure, et pour la première fois dans ce dossier, elle se mesure au Maghreb. Deux instituts publics ont publié la structure réelle des dépenses des ménages.

Ce que pèse le poste hygiène et soins

• Tunisie : 609 dinars par personne et par an en 2021, contre 363 dinars en 2015 (Institut national de la statistique, enquête EBCNV 2021) • Tunisie : 11,1 % du budget des ménages en 2021, contre 9,4 % en 2015 (même source) • Maroc : 3,9 % de la dépense de consommation en 2022, contre 2,7 % en 2014 (Haut-Commissariat au Plan, enquête menée auprès de 18 000 ménages entre mars 2022 et mars 2023)

Deux réserves, et elles comptent. La ligne tunisienne agrège la santé, l'hygiène et les soins personnels : elle ne mesure donc pas la beauté seule, et une partie de sa hausse est de la dépense médicale. L'INS attribue lui-même une part de la progression à l'épidémie de Covid-19, dont le pic a coïncidé avec la collecte, et précise que ces coefficients ne peuvent pas servir à mettre à jour le panier de l'indice des prix. La ligne marocaine, plus étroite, ne dit pas non plus ce qui relève du savon et ce qui relève du sérum.

Ce qu'elles disent, en revanche, elles le disent ensemble : le poste croît plus vite que le budget qui le contient, dans deux pays, sur deux enquêtes indépendantes, et sur des périodes qui ne se recouvrent pas. La dépense d'entretien du corps gagne du terrain sur des budgets qui, eux, ne s'élargissent pas. Ce n'est pas une donnée de marché produite par le secteur. Ce sont les comptes des ménages, tenus par des instituts publics.

Habiter sa peau, dans ce contexte, n'est pas une posture de renoncement. C'est une position technique : accepter que la peau ait un fonctionnement propre, des cycles de récupération, des besoins qui ne se déduisent pas d'un feed. Et que ce fonctionnement soit contrarié, pas servi, par l'empilement.

Conclusion La Sultane

Il n'y a pas de vertu à posséder trois produits plutôt que douze. Remplacer l'injonction de la routine complète par l'injonction du minimalisme ne ferait que déplacer la contrainte, avec les mêmes ressorts de culpabilité. Celles qui aiment leur hammam du vendredi, leur ghassoul, leur rituel long et lent, n'ont rien à réviser.

Ce qui mérite d'être révisé, c'est l'asymétrie. Nous achetons dans un marché où les marques étrangères captent l'essentiel du chiffre d'affaires marocain, où les allégations produits ne sont presque jamais adossées à des essais publiés, et où les peaux comme les nôtres n'apparaissent que dans un tiers des essais d'écrans solaires, quand elles y apparaissent. La correction ne viendra pas d'une étagère mieux rangée. Elle viendra de laboratoires maghrébins qui publient, de dermatologues qu'on consulte quand un produit brûle, et d'une exigence simple, posée avant l'achat : sur quelle étude repose cette promesse ?

B. Zine EzZine

Une chambre, un seuil, la ville derrière
Une chambre, un seuil, la ville derrière

Lire dans le magazine — p. 45