Le palais murmure
Habiter, verbe actif

Il y a, dans les maisons d'été, une heure que personne ne réclame. Le milieu de l'après-midi, quand la lumière a cessé de frapper et n'a pas encore commencé à tomber. Les volets sont tirés depuis midi. Le carrelage garde un peu du froid de la nuit. Quelqu'un a laissé un verre sur la table basse, un livre ouvert à l'envers, une serviette qui sèche sur le dossier d'une chaise. La maison est vide et elle est pleine. C'est peut-être cela, habiter : laisser derrière soi des traces qu'on ne remarque même pas.
On peut passer des années dans un lieu sans jamais y arriver vraiment. Dormir quelque part, y ranger ses affaires, en payer le loyer, et rester au seuil. Occuper, c'est prendre une place. Habiter, c'est autre chose : c'est accepter qu'un lieu
vous modifie en retour. La maison où l'on habite finit par savoir à quelle heure on se lève, de quel côté on contourne la table, quelle porte on ne ferme jamais complètement. Elle apprend de nous pendant que nous croyons seulement nous en servir.
L'été rend cela visible. Nous vivons autrement dans la chaleur : plus lentement, plus près du sol, plus attentifs aux courants d'air. On déplace les chaises pour suivre l'ombre. On mange plus tard. On dort là où il fait frais, pas là où il est prévu de dormir. La chaleur défait l'ordre de la maison et en révèle un autre, plus ancien, plus juste, où chaque pièce est jugée non pour sa fonction mais pour ce qu'elle fait au corps. Nos grands-mères connaissaient cette géographie mieux que nos plans d'architecte.
Et puis il y a les seuils. Le pas de la porte que l'on franchit pieds nus, le carrelage brûlant de la terrasse, le rideau qu'on écarte et qui retombe. L'été est une saison de passages plus que de pièces. On est toujours en train d'entrer ou de sortir, de chercher le frais, de revenir. Habiter n'est jamais un état stable. C'est un mouvement qu'on refait chaque jour, sans y penser, et qui s'interrompt dès qu'on cesse d'y être présent.
Car on n'habite pas que des murs.
Vous habitez un corps, et vous savez très bien s'il vous appartient en ce moment ou s'il vous transporte simplement d'une obligation à la suivante. Vous habitez des vêtements, qui sont soit une peau, soit un costume, et la différence se sent dès le matin. Vous habitez des liens : un mariage, une amitié, une famille, qu'on peut tenir comme on tient un poste, ou dans lesquels on peut vraiment vivre. Vous habitez un travail, une ville, une langue. Dans chacun de ces lieux, la même question se pose, et elle ne se pose jamais bruyamment : est-ce que je suis ici, ou est-ce que je gère ma présence ici ?
La différence est difficile à nommer parce qu'elle ne se voit pas de l'extérieur. Deux femmes peuvent mener exactement la même journée, avec les mêmes horaires, les mêmes charges, les mêmes gestes répétés. L'une traverse. L'autre habite. Rien dans l'agenda ne distingue les deux. Tout, dans ce qui reste le soir, les sépare.
Je ne crois pas que ce soit une question de temps disponible. J'ai connu des périodes très chargées où j'étais entièrement présente, et des mois calmes où j'ai été absente de ma propre vie sans m'en apercevoir. Ce n'est pas non plus une question de lieu : on peut habiter une chambre partagée et flotter dans une grande maison. Ce serait trop simple, et un peu injuste, de faire dépendre cela de ce que l'on possède. Ce dont il s'agit ressemble plutôt à une décision, prise et reprise, souvent minuscule. S'asseoir vraiment. Regarder ce qu'on regarde. Répondre à la personne en face plutôt qu'à l'idée qu'on s'en fait.
Alors je me demande, pour ce mois d'août où tout ralentit un peu : qu'est-ce que vous habitez réellement, en ce moment ? Et qu'est-ce que vous vous contentez d'occuper, faute d'avoir eu le temps de vous y installer ?
Il n'y a pas de bonne réponse à cela, et surtout pas de réponse définitive. On perd le fil, on le reprend. On quitte des lieux où l'on croyait vivre. On revient s'installer dans des endroits qu'on avait traversés cent fois sans les voir.
Ce numéro suit ce fil, du corps aux murs, de la peau aux villes, des vêtements aux liens. Il ne dira pas comment habiter. Il regardera comment nous le faisons déjà, et ce que cela nous coûte, et ce que cela nous rend.
La porte est ouverte, et il fait plus frais à l'intérieur.
Houda Chouk