Reine sereine

Habiter son corps : ce que la science sait, ce qu'elle suppose, ce qu'elle ignore

En Tunisie, le délai moyen pour obtenir un rendez-vous en psychiatrie est de quinze mois, et il peut atteindre…

Le repos réel, sans pose

La question concerne les femmes en premier. L'Organisation mondiale de la santé estime que la dépression touche environ 6 % des femmes adultes contre 4 % des hommes, un écart repris dans l'enquête de Nawaat sur les troubles anxio-dépressifs en Tunisie. Ce sont aussi elles qui remplissent les studios de pratiques corporelles, et elles qui, dans une région où le soin psychologique reste cher et rare, financent seules leur propre régulation.

Qu'est-ce que l'intéroception, exactement ?

L'intéroception est le processus par lequel le système nerveux détecte, interprète et intègre les signaux venant de l'intérieur du corps. Cette définition est celle de Karen Quigley et de son équipe, publiée en 2021, et elle fait aujourd'hui référence. Concrètement : le rythme du cœur, l'ampleur du souffle, la tension d'un muscle, la sensation gastrique, et surtout la manière dont le cerveau leur donne un sens.

La respiration lente est-elle le versant le plus solide ?

Le concept n'est pas nouveau. Le physiologiste britannique Charles Sherrington, prix Nobel de médecine, l'avait formulé dès 1906, mais dans une acception étroite, limitée aux sensations viscérales. Cette référence ancienne est mentionnée ici pour situer l'histoire du terme, pas comme donnée actuelle. Ce qui a changé récemment, c'est la finesse du découpage. Sahib Khalsa et ses collègues ont proposé en 2018 de décomposer la conscience intéroceptive en plusieurs processus distincts :

l'attention, la détection, la discrimination, la précision, l'intuition, la sensibilité. Autrement dit, bien sentir son corps et croire qu'on le sent bien sont deux choses différentes, et elles ne se recouvrent pas toujours.

Un article publié dans Frontiers in Neuroscience en 2022 sur l'intéroception comme fondement de la participation quotidienne pointe une limite gênante de tout ce champ : les outils de mesure existants évaluent surtout la conscience volontaire, par des tâches de laboratoire du type détection des battements cardiaques, alors que l'essentiel du traitement intéroceptif se fait hors conscience. On mesure donc mal ce qu'on prétend étudier. Le lien entre intéroception et régulation émotionnelle est décrit comme bidirectionnel : les signaux corporels façonnent l'expérience émotionnelle, et l'état émotionnel modifie en retour la perception du corps.

Oui, c'est là que les données sont les plus convergentes, et c'est aussi le mécanisme le mieux compris. Une revue systématique et méta-analyse conduite par Sylvain Laborde et son équipe, portant sur plus de deux cents études de respiration à rythme ralenti, conclut à un effet moyen positif sur les indices de variabilité de la fréquence cardiaque médiés par le nerf vague. La variabilité de la fréquence cardiaque désigne les micro-variations d'intervalle entre deux battements : plus elles sont amples, plus le système nerveux autonome est jugé souple.

Une revue de portée signée Federica Giorgi et Roberto Tedeschi, publiée dans Acta Neurologica Belgica en 2025, va dans le même sens : les six études retenues montrent toutes une amélioration des paramètres de variabilité cardiaque, en particulier quand l'expiration est allongée. Les auteurs ajoutent immédiatement la réserve qui compte : les protocoles ne sont pas standardisés et les évaluations à long terme manquent.

C'est la nuance à tenir. Ces travaux établissent qu'un souffle ralenti modifie un marqueur physiologique, de façon mesurable et reproductible. Ils n'établissent pas qu'il traite un trouble anxieux, ni qu'il remplace une prise en charge. Un indicateur qui bouge n'est pas une guérison.

Pourquoi la recherche sur la pleine conscience est-elle contestée ?

Parce que la qualité méthodologique du champ est faible et que ses résultats s'effondrent dès qu'on les compare à autre chose que rien. La démonstration la plus nette est récente : une revue systématique et méta-analyse dirigée par Maris Vainre, publiée dans la revue Stress and Health en 2025, a rassemblé 99 essais contrôlés randomisés et plus de 16 000 participants sur l'effet des programmes de pleine conscience au travail et dans l'éducation. Face à des groupes contrôles passifs, c'est-à-dire des gens qui ne font rien, l'effet est réel mais petit. Face à des groupes contrôles actifs, c'est-à-dire des gens qui font une autre activité structurée, il n'y a plus d'effet significatif.

Le détail des limites est plus parlant encore que le résultat. Les auteurs classent le niveau de certitude global comme très faible selon la méthode GRADE. Ils relèvent que 98 % des études n'avaient pas de plan d'analyse pré-enregistré, que toutes sauf une présentent un risque de biais élevé, et que 91 instruments de mesure différents ont été utilisés pour évaluer une même chose. Ils identifient enfin 41 essais enregistrés plus de trois ans auparavant et jamais publiés, ce qui est la signature classique d'un biais de publication : les résultats décevants restent dans les tiroirs.

Les effets indésirables existent-ils ?

Le champ s'autocorrige, parfois brutalement. En juillet 2025, la revue Scientific Reports a rétracté une méta-analyse de 2023 signée Savannah Siew et Junhong Yu, de l'université technologique de Nanyang à Singapour, qui concluait que les protocoles de pleine conscience produisaient des modifications de structure cérébrale. Motif retenu par les éditeurs :

quatre études sans résultat positif, représentant 40 % des participants, avaient été exclues de l'analyse. Les auteurs contestent cette rétractation. L'épisode dit assez ce qu'il faut penser des titres annonçant que la méditation change le cerveau.

Oui, ils sont documentés, et ils sont rarement mentionnés dans la communication grand public. Une étude transversale internationale menée par Luca Pauly et son équipe à la Charité de Berlin, publiée dans BJPsych Open en 2021, a interrogé 1 370 pratiquants réguliers de méditation. Environ 22 % rapportent avoir vécu des expériences désagréables liées à la pratique, et 13 % des effets qualifiés d'indésirables, de modérés à très sévères. Une part faible mais non nulle, moins de 1 %, décrit des conséquences durables.

Les facteurs de risque identifiés sont cohérents entre eux : un trouble mental préexistant augmente sensiblement la probabilité d'un épisode désagréable, et la participation à des retraites intensives l'augmente davantage encore. Une revue systématique antérieure conduite par Miguel Farias, publiée dans Acta Psychiatrica Scandinavica en 2020, aboutissait à une prévalence globale de 8,3 % d'événements indésirables, avec l'anxiété, l'humeur dépressive et les anomalies cognitives en tête.

Ces chiffres n'invalident pas la pratique. Ils désignent un profil : ce sont les formats intensifs, longs, coupés du quotidien, chez des personnes déjà fragiles, qui posent problème. Dix minutes de respiration le soir ne relèvent pas de la même catégorie.

Que se passe-t-il au Maghreb ?

Le rapport au corps y est encadré par une pénurie de soins qui rend la question moins théorique qu'ailleurs. Au Maroc, le rapport annuel 2023-2024 de la Cour des comptes décrit un système à bout de souffle : 407 psychiatres pour l'ensemble du pays, secteurs public et privé confondus, dont seulement 32 pédopsychiatres, soit une densité de 1,13 psychiatre pour 100 000 habitants. Plus de la moitié des préfectures et provinces ne disposent d'aucun établissement psychiatrique. En Algérie, un état des lieux publié dans la revue de l'OMS pour la Méditerranée orientale recensait 898 psychiatres et environ 1 368 psychologues, une couverture très inégalement répartie sur le territoire.

Les chiffres à retenir

• Maroc : 407 psychiatres, densité de 1,13 pour 100 000 habitants (Cour des comptes, rapport 2023-2024) • Tunisie : densité de psychiatres passée de 1,26 à 1,25 pour 10 000 habitants entre 2019 et 2021 (Dr Wahid Melki, ministère de la Santé, cité par Nawaat, 2024) • Tunisie : environ 20 % des 15-17 ans présentent des signes d'anxiété (enquête MICS6, 2018)

Le coût fait le reste. En Tunisie, une consultation privée est rapportée autour de 80 dinars par Nawaat en 2024, à comparer au salaire minimum interprofessionnel garanti porté à environ 555 dinars mensuels au régime de 48 heures en janvier 2026. Une séance représente donc près de 15 % du SMIG. Au Maroc, les tarifs affichés par les cabinets privés situent la séance entre 300 et 600 dirhams selon la ville, Casablanca et Rabat étant les plus chères. Dans ce contexte, la respiration et la marche ne sont pas un choix esthétique : ce sont les seules pratiques dont le coût marginal est nul.

Et le hammam dans tout cela ?

Le hammam est un rapport au corps documenté par la recherche en sciences sociales, pas une technique thérapeutique, et la distinction mérite d'être tenue fermement. Une enquête de Khedidja Adel et Nouria Benghabrit Remaoun publiée dans la revue algérienne Insaniyat en 2014, menée à Constantine, montrait qu'environ 60 % des femmes interrogées fréquentaient encore régulièrement le hammam, dans une tendance de fond au recul liée à la généralisation de la salle de bains domestique. Cette référence est antérieure à 2020 et sert ici d'ancrage anthropologique, non de donnée d'actualité.

Ce que ces travaux décrivent est précis : un espace où le corps est manipulé, lavé, exposé, dans une temporalité longue et une sociabilité féminine dense. L'historiographie du hammam maghrébin, publiée dans les Annales, insiste sur sa fonction de lieu à la fois égalitaire et distinctif, structurant le rythme des jours et des âges de la vie.

Il n'existe pas, à notre connaissance, d'étude clinique mesurant un effet du hammam sur l'anxiété ou sur la variabilité cardiaque. Lui prêter des vertus démontrées serait aussi malhonnête que le réduire au folklore. Ce qu'on peut dire tient en une phrase : la région dispose depuis longtemps d'une institution de la présence au corps, collective et peu coûteuse, et sa désaffection progressive n'a pas été remplacée par autre chose de comparable.

Conclusion La Sultane

Il faut se méfier de deux discours symétriques. Celui qui vend la pleine conscience comme un traitement, alors que ses effets s'évanouissent dès qu'on la compare à une activité structurée équivalente. Et celui qui balaie toute pratique corporelle au motif que les études sont mauvaises, alors que la respiration lente produit un effet physiologique reproductible et que son coût est nul.

Entre les deux, il reste une position tenable. Une pratique de présence au corps n'est pas un soin, et dans une région où quinze mois séparent une demande d'aide de son premier rendez-vous, la confondre avec un soin revient à faire porter aux femmes la responsabilité d'un système qui ne les reçoit pas.

Respirer lentement ne remplacera jamais un psychologue accessible. Cela n'empêche pas de respirer lentement.

La Rédaction

Lire dans le magazine — p. 91