Style that matters · Mode

Habiter ses vêtements : quand le confort devient une position esthétique

Le 16 juillet 2026, un dôme de chaleur s'est installé sur le Maghreb. Selon les prévisions de Meteo Consult…

L'étoffe ample prise dans le vent
Chapeau et cabas tressé, l'été au bord de l'eau

C'est un bon point de départ pour interroger une idée devenue banale : celle du vêtement comme message. Depuis vingt ans, la mode et une partie de la psychologie sociale nous répètent que s'habiller est un acte de communication, une déclaration, une projection. Cette lecture n'est pas fausse. Elle est incomplète. Elle laisse de côté le fait le plus concret de la vie vestimentaire : un vêtement est un objet que l'on porte sur la peau, pendant quatorze heures d'affilée, dans une chaleur qui ne négocie pas.

Habiter ses vêtements, c'est déplacer la question. Non plus « qu'est-ce que cela dit de moi », mais « est-ce que je peux vivre là-dedans ».

Le vêtement change-t-il vraiment celle qui le porte ?

La réponse honnête est : partiellement, et moins solidement qu'on ne l'a longtemps affirmé. En 2012, Hajo Adam et Adam Galinsky publient dans le *Journal of Experimental Social Psychology* une étude qui invente le terme d'« enclothed cognition », soit l'idée que le vêtement influence la cognition de celui qui le porte par sa signification symbolique. Leur résultat le plus cité : des participants portant une blouse blanche de médecin commettaient moitié moins d'erreurs à un test d'attention sélective, le test de Stroop.

L'étude a été reprise plus de six cents fois dans la littérature scientifique et relayée par plus de cent soixante médias. Puis elle a été mise à l'épreuve. Une réplication préenregistrée, menée sur un échantillon environ trois fois supérieur à l'original et publiée dans la même revue, n'a retrouvé aucun effet de la blouse sur la performance. Adam et Galinsky ont reconnu publiquement que cette réplication avait été menée avec compétence et qu'elle jetait un doute sur leur résultat initial.

L'affaire ne s'arrête pas là, et c'est ce qui la rend intéressante. En février 2025, C. Blaine Horton, Hajo Adam et Adam Galinsky publient dans *Personality and Social Psychology Bulletin* une méta-analyse portant sur 105 effets issus de 40 études et 24 articles, soit 3 789 participants. Leur conclusion est en deux temps : les travaux antérieurs à 2015 posent un réel problème de réplicabilité, mais les études publiées après cette date, menées avec des standards méthodologiques plus stricts, conservent une valeur probante.

Autrement dit : le vêtement fait probablement quelque chose. Ce quelque chose est plus modeste, plus contextuel et moins spectaculaire que ne le laissait croire la version popularisée. Il est raisonnable de retenir que le vêtement agit sur l'état de celle qui

Pourquoi l'inconfort vestimentaire n'est pas une simple sensation

le porte, et déraisonnable d'en attendre une transformation.

Là où la psychologie du vêtement reste débattue, la physiologie du vêtement serré est nettement mieux établie. Une étude publiée en 2017 dans la revue *Gastroenterology* par l'équipe de David Mitchell, Mohammad Derakhshan et Kenneth McColl, à la Section de gastroentérologie de l'Université de Glasgow au Royaume-Uni, a mesuré directement l'effet d'une ceinture serrée à la taille. Le port de la ceinture produisait une hausse de la pression intra-abdominale de 6,9 mmHg à jeun et de 9,0 mmHg après un repas, et aggravait le reflux gastro-œsophagien, principalement en dégradant la capacité de l'œsophage à se vider.

Ce résultat mérite d'être lu pour ce qu'il est : une donnée précise sur un mécanisme précis, obtenue sur un échantillon restreint de patients. Il ne dit pas que les vêtements ajustés rendent malade. Il dit que la compression abdominale a des conséquences mesurables, et que la gêne ressentie sous une ceinture trop serrée n'est pas une faiblesse de caractère. C'est une information que le corps transmet.

À cela s'ajoute la question thermique. La recherche récente sur le confort thermique en climat chaud, notamment les travaux de terrain publiés en 2026 dans l'*International Journal of Biometeorology*, compare explicitement les vêtements amples et les vêtements ajustés, en croisant ventilation et réflexion solaire. La logique physique est simple : un vêtement ample laisse circuler l'air entre le tissu et la peau, ce qui favorise l'évacuation de la chaleur et l'évaporation de la sueur. Un vêtement collant l'empêche. Sur ce point, la structure du tissu compte davantage pour les coupes amples, et la nature de la fibre davantage pour les coupes près du corps.

Le vêtement maghrébin ample est-il un archaïsme ou une ingénierie ?

Il faut poser la question franchement, parce que le regard porté sur le vêtement traditionnel maghrébin oscille souvent entre deux erreurs symétriques : le folklore et le mépris. Ni l'un ni l'autre ne rend justice à ce qui est d'abord une solution technique éprouvée.

Le haïk, cette étoffe rectangulaire d'environ six mètres sur deux mètres vingt, enroulée, tenue à la taille par une ceinture puis ramenée sur les épaules et fixée par des fibules, n'a rien d'un accessoire. C'est un système. Il se décline en mlaya dans l'est algérien, en ksaa dans l'ouest, en melhfa chez les Sahraouis et en sefseri en Tunisie, ce dernier ayant aujourd'hui quasiment disparu de l'usage courant. Ces vêtements partagent une même intelligence : du volume, de la fluidité, une surface qui protège du rayonnement solaire sans emprisonner la chaleur.

En 2024, lors de sa dix-neuvième session, le Comité intergouvernemental de l'UNESCO a inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel le costume féminin de cérémonie du Grand Est algérien, avec les savoir-faire associés à la gandoura, la melehfa, le caftan, le quat et le lhef. La melehfa y est décrite comme un vêtement large et drapé, maintenu aux épaules par deux broches en argent et à la taille par une longue ceinture de laine teinte. Le dossier souligne que ces savoir-faire se transmettent à la fois dans les familles et par des centres de formation, et qu'ils reposent largement sur le travail des femmes.

Les chiffres du textile au Maghreb

• Tunisie : 9,5 milliards de dinars d'exportations textile-habillement en 2025, dont 75 % vers l'Europe (Fédération Tunisienne du Textile et de l'Habillement, janvier 2026) • Tunisie : environ 155 000 emplois dans le secteur (FTTH, 2026) • Maroc : plus de 246 000 emplois et plus de 46 milliards de dirhams d'exportations en 2024 (secteur textile-habillement) • Maroc : environ 75 % de femmes parmi les employés directs de l'habillement (AMITH)

Ce qui frappe, dans cette continuité, c'est qu'elle est rarement pensée comme telle. La

Combien coûte le fait de s'habiller pour soi ?

jebba, la djellaba, le caftan sont traités comme du patrimoine, donc comme du passé, alors qu'ils répondent à une contrainte climatique qui n'a pas disparu et qui s'aggrave. La création contemporaine commence à le reconnaître. À la Tunis Fashion Week 2026, ouverte le 16 avril à l'église Sainte-Croix de Tunis, la maison TBR Haute Couture, fondée par la créatrice Radhia Tayeg Ben Rhima, présentait une proposition articulant artisanat, noblesse des matières et influences méditerranéennes. Au Maroc, le magazine Shoelifer a documenté le travail de jeunes créateurs qui réinterprètent les caftans traditionnels, dont Mouad Ladraa et sa collection capsule *Rebirth*, construite autour des caftans khrib, dfina et lkbira retravaillés pour être plus fonctionnels au quotidien.

C'est ici que le discours sur le style rencontre son mur. En Tunisie, le salaire minimum interprofessionnel garanti est passé au 1er janvier 2026 à 554,736 dinars bruts par mois pour le régime de 48 heures, et à 470,251 dinars pour le régime de 40 heures. À ce niveau de revenu, la garde-robe n'est pas un terrain d'expérimentation. Elle est un poste de dépense que l'on comprime.

La friperie a absorbé cette contrainte. Selon Sahbi Maalaoui, président de la Chambre syndicale des industries et commerces de friperie, interrogé par *L'Économiste Maghrébin* en mai 2026, le secteur existe depuis environ quatre-vingts ans, génère autour de 200 000 emplois entre détaillants, grossistes, ouvriers et opérateurs, et plus de 90 % des Tunisiens s'y habillent. Le secteur a encaissé en 2026 un repli des volumes venus d'Europe et une tension sur les prix liée à la dépréciation du dinar, tout en continuant d'élargir sa clientèle à toutes les catégories sociales.

Au Maroc, l'Enquête nationale sur le niveau de vie des ménages 2022-2023 du Haut-Commissariat au Plan, menée auprès de 18 000 ménages, situe la dépense annuelle moyenne à 20 658 dirhams par personne, avec 38,2 % du budget consacré à l'alimentation et 25,4 % à l'habitation et l'énergie. Ce qui reste pour le reste est étroit.

Du côté tunisien, l'Institut national de la statistique isole l'habillement, et le résultat surprend. Dans son enquête sur le budget et la consommation des ménages de 2021, ce poste atteint 11,6 % de la dépense, contre 7,6 % en 2015. Quatre points de plus en six ans, dans un pays où le revenu n'a pas suivi. L'INS avertit que ces coefficients portent la marque de la période Covid et ne peuvent pas servir à réviser l'indice des prix. La réserve vaut pour l'interprétation fine, pas pour l'ordre de grandeur : s'habiller pèse plus lourd sur les budgets tunisiens qu'il y a dix ans.

Cela change la nature de la conversation. Dire à une femme qui achète en friperie qu'elle devrait « investir dans des basiques de qualité » n'est pas un conseil, c'est une méconnaissance. En revanche, la logique du confort a un avantage économique réel et rarement souligné : une coupe qui ne comprime pas se porte plus longtemps, s'adapte aux variations du corps, traverse les saisons et les grossesses. L'aisance est aussi une forme de durabilité.

Ce que le confort fait à la représentation

Le confort comme choix esthétique n'est pas l'abandon de la présentation de soi. C'en est une autre. Mais cette autre présentation ne se négocie pas dans le vide : elle se négocie sous un regard, et ce regard n'est pas également distribué. Un vêtement inconfortable qui « fait sérieux » n'est pas neutre : il transfère un coût physique sur celle qui le porte, au nom d'une lisibilité sociale dont personne n'a formellement décidé.

L'étude sur les normes sociales et sexospécifiques discriminatoires à l'origine des violences fondées sur le genre, menée par les sociologues Sihem Najar et Arbi Dridi et publiée en 2023 par le Fonds des Nations unies pour la population en Tunisie avec l'Observatoire national de lutte contre la violence à l'égard des femmes, le dit sans détour : la norme vestimentaire, gestuelle et comportementale y est décrite comme dictée par le masculin, le père, le voisin, le passant, les jeunes du quartier. L'enquête est qualitative, conduite dans le Grand Tunis en 2022 par entretiens et groupes de discussion. Elle documente un mécanisme, elle n'en mesure pas l'ampleur.

Elle en donne des cas précis. Dans un lycée d'El Menzah, un responsable justifie le tablier imposé aux filles au motif qu'une élève qui laisse voir certaines parties de son corps perturbe la concentration des garçons. Les garçons, eux, n'en portent pas. La règle ne protège donc pas celle qui l'applique, elle protège l'attention de celui qui regarde. Ailleurs dans la même enquête, la mère d'une participante, qui s'habille avec soin pour aller travailler à Tunis, subit la pression de sa belle-famille pour adopter « une tenue plus discrète ». Son vêtement de travail est négociable. Celui de son mari ne l'est pas.

Le mécanisme n'a rien de tunisien. À l'université Sultan Qaboos d'Oman, une enquête publiée en 2025 dans le *Saudi Journal of Medicine and Medical Sciences* auprès de 463 étudiantes situe l'insatisfaction corporelle à 17,9 %. L'équipe justifie explicitement d'avoir écarté les hommes : les attentes sociales omanaises en matière d'apparence exercent, écrit-elle, des pressions spécifiques sur les femmes. Une enquête égyptienne complique utilement le tableau. Publiée la même année dans *Scientific Reports*, menée à l'université de Mansoura auprès de 1 126 étudiants en médecine, elle situe la prévalence du trouble dysmorphique corporel à 6,3 %, dont 63,4 % de femmes, soit à peu près leur part dans l'échantillon. La pression pèse plus lourdement sur les femmes. Elle n'épargne pas les hommes.

Une précision s'impose, et elle fait partie du sujet. Ces travaux décrivent la norme, ils ne la chiffrent pas. Nous n'avons trouvé aucune enquête maghrébine quantifiant la pression vestimentaire exercée sur les femmes de la région. La question est pourtant travaillée : une analyse publiée en 2026 dans *La Revue marocaine de la pensée contemporaine* par Youssra Tazi, de l'université Hassan II de Casablanca, relie la cyberviolence visant l'apparence aux normes esthétiques dominantes, mais elle est théorique et ne repose sur aucun échantillon. Le mécanisme est établi dans la région, son ampleur ne l'est pas. Ce vide de mesure est en soi une information : ce qui n'est pas compté est rarement traité comme un problème.

Il reste que cette asymétrie ne se dissout pas par décision individuelle. Une femme qui exerce un métier où l'apparence est évaluée ne peut pas simplement décréter que le confort prime. Le rapport de force est réel. Ce qui peut changer, en revanche, c'est le degré de lucidité avec lequel on l'assume : distinguer ce que l'on porte parce que le contexte l'exige de ce que l'on porte par habitude non interrogée.

Conclusion

Il y a quelque chose de logique à ce que la question du vêtement se pose dans un numéro consacré à l'habiter. Un vêtement est le plus petit espace que l'on occupe, celui que l'on ne quitte pas en sortant de chez soi. On peut y être à l'étroit toute une vie sans jamais nommer la gêne.

Le confort n'a pas besoin d'être justifié par un discours sur le bien-être. Il se justifie par des faits simples : à 47 degrés, un tissu qui laisse circuler l'air fait une différence mesurable, et une ceinture trop serrée produit des effets qu'un appareil de mesure enregistre. Ces faits ne prescrivent aucune garde-robe. Ils rappellent seulement que le corps est un interlocuteur légitime dans les décisions vestimentaires, au même titre que le regard des autres.

Reste que ce sont les mêmes femmes qui, en Tunisie et au Maroc, forment l'écrasante majorité de la main-d'œuvre des ateliers de confection, et qui composent la clientèle des friperies. Le vêtement qu'elles fabriquent et celui qu'elles peuvent s'offrir ne se rencontrent presque jamais. C'est peut-être là, plus que dans le choix d'une coupe, que se joue la question.

B. Zine EzZine

Une chambre, un seuil, la ville derrière

Lire dans le magazine — p. 35