Toi, ton monde et les autres

Habiter sa vie plutôt que la gérer : ce que la science dit du pilotage automatique

Le geste répété : pétrir, chaque matin

Deux tiers. Pas de morale à en tirer. Une question, plutôt : si la majorité de nos journées s'exécute sans nous, que reste-t-il de la sensation d'habiter sa propre vie ? Et surtout, pourquoi cette question se pose-t-elle avec une acuité particulière pour les femmes du Maghreb, dont le temps est structurellement plus fragmenté que celui des hommes ?

Le pilotage automatique, c'est quoi exactement ?

Le pilotage automatique désigne l'exécution d'un comportement déclenchée par le contexte plutôt que par une intention consciente. Ce n'est pas de la distraction : c'est un mécanisme d'économie cognitive.

La psychologue Wendy Wood, professeure à l'université de Californie du Sud, avait établi dans ses travaux une proportion d'environ 43 % de comportements quotidiens répétés dans le même contexte, généralement pendant que l'esprit est ailleurs. L'étude Rebar et Gardner, avec des méthodes de mesure en temps réel plus fines, révise ce chiffre à la hausse. Les deux résultats convergent sur le fond : l'automatisme est la règle, pas l'exception.

Détail important, et il contredit l'intuition : 46 % des comportements observés par cette équipe étaient à la fois automatiques et alignés sur les intentions personnelles des participants. L'habitude n'est donc pas l'ennemie de la volonté. Elle en est souvent le prolongement économique. Benjamin Gardner en tire une conclusion qui vise directement l'industrie du coaching : demander aux gens de « faire davantage d'effort » ne suffit pas à changer une habitude installée.

Habiter sa vie ne consiste donc pas à supprimer l'automatisme. Ce serait épuisant et impossible. La question est ailleurs : quelle part de la journée mérite d'être vécue consciemment, et cette part existe-t-elle encore ?

Pourquoi l'esprit qui vagabonde rend-il malheureux ?

Parce que la divagation mentale précède la baisse d'humeur, et non l'inverse. C'est le résultat le plus contre-intuitif de la littérature sur l'attention.

En 2010, les psychologues Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, alors à l'université Harvard, publient dans la revue *Science* une étude menée auprès de 2 250 volontaires âgés de 18 à 88 ans, interrogés à intervalles aléatoires via une application. Résultat : les participants passaient 46,9 % de leur temps d'éveil à penser à autre chose que ce qu'ils étaient en train de faire. Cette étude a plus de quinze ans, et on la cite ici pour une raison précise : elle reste la référence fondatrice du champ, celle que les travaux plus récents discutent.

Son apport principal n'est pas le pourcentage. C'est la structure du lien. L'état de divagation expliquait environ 10,8 % de la variation du bonheur déclaré, contre seulement 4,6 % pour la nature de l'activité en cours. Autrement dit : ce que vous faites compte moins que le fait d'être là pendant que vous le faites. Les analyses temporelles menées par les auteurs suggèrent que la divagation était la cause de la baisse d'humeur, pas sa conséquence.

À cela s'ajoute un mécanisme documenté par Sophie Leroy, professeure à l'université de Washington, qui a nommé en 2009 dans la revue *Organizational Behavior and Human Decision Processes* ce qu'elle appelle le résidu attentionnel : quand on passe d'une tâche à une autre sans avoir terminé la première, une partie de l'attention reste accrochée à la précédente. La performance sur la tâche suivante s'en trouve dégradée. Leroy en tire une formule sans ambiguïté : le multitâche, au sens strict, n'existe pas.

Le résidu attentionnel décrit assez bien ce que vit une femme qui prépare un dossier professionnel en pensant au rendez-vous médical de sa mère, puis répond à sa fille en pensant au dossier.

Gérer n'est pas habiter : le poids du travail cognitif invisible

La différence entre gérer sa vie et l'habiter n'est pas une figure de style.

Elle correspond à une distinction opérationnalisée par la recherche en sociologie de la famille.

Les chercheuses Ana Dean, Brendan Churchill et Leah Ruppanner, de l'université de Melbourne, ont proposé en 2021 dans la revue *Community, Work and Family* une théorisation de la charge mentale qui la décompose en travail cognitif (anticiper, planifier, organiser) et travail émotionnel. Trois caractéristiques la rendent particulièrement coûteuse : elle est invisible, elle est sans frontières (elle déborde sur le temps de travail et sur le temps de loisir), et elle est sans fin, parce qu'attachée à un soin continu porté à d'autres.

Une étude quantitative publiée en 2024 dans la revue *Archives of Women's Mental Health* a relié ce travail cognitif à la dépression, au stress et à l'épuisement chez les mères. C'est l'une des premières à mesurer la dimension cognitive séparément de l'exécution matérielle des tâches. Le niveau de certitude à retenir ici : le lien est établi comme corrélation robuste, mais la littérature quantitative sur ce point précis reste jeune.

Cette distinction éclaire quelque chose que le vocabulaire du bien-être manque systématiquement. Une femme qui « fonctionne bien » peut être en état de gestion permanente : son attention est mobilisée par l'anticipation, jamais par le présent. Elle n'est nulle part parce qu'elle est partout à la fois.

Que disent les données maghrébines ?

Elles disent d'abord que le temps féminin est structurellement pris, et ensuite qu'il est mal mesuré.

Au Maroc, l'Enquête nationale sur l'emploi du temps menée par le Haut-Commissariat au Plan en 2011 et 2012 reste la référence chiffrée. Les femmes y consacraient 4 heures et 46 minutes par jour aux tâches domestiques, contre 27 minutes pour les hommes. Sept fois plus. Elles assuraient 92 % du volume total du travail domestique, évalué à 34,5 % du produit intérieur brut au salaire minimum. Une femme salariée y consacrait 4 heures et 18 minutes par jour, soit à peine 1 heure et 42 minutes de moins qu'une femme au foyer : l'emploi n'a pratiquement rien retiré de la charge domestique, il s'y est ajouté.

Le Haut-Commissariat au Plan a annoncé la préparation d'une nouvelle édition de cette enquête pour 2026 et 2027. Les chiffres marocains disponibles aujourd'hui datent donc d'il y a plus de dix ans, et il faut le dire.

En Tunisie, c'est pire, et c'est le fait le plus révélateur de cette section. Le Profil Genre de la Tunisie publié en 2025 par ONU Femmes signale que la dernière enquête nationale sur l'emploi du temps, seul instrument capable de mesurer le travail domestique non rémunéré, remonte à 2005. Vingt ans sans données. Un pays ne peut pas piloter ce qu'il ne compte pas.

Ce que l'on sait de la santé mentale au Maghreb

• 48,9 % des Marocains de 15 ans et plus présentent ou ont présenté des symptômes de troubles mentaux, dont 48,5 % des femmes contre 34,3 % des hommes (Conseil économique, social et environnemental du Maroc, rapport sur la santé mentale, 2022)

• 454 psychiatres au Maroc pour l'ensemble du pays (même rapport)

• Densité de psychiatres en Tunisie : 1,25 pour 10 000 habitants en 2021, en recul (rapport sur l'accès aux soins de santé mentale en Tunisie, 2025) Le média tunisien Nawaat rapportait en 2024 une hausse de 20 % des demandes de consultation pour troubles anxio-dépressifs depuis 2017, avec un délai moyen d'obtention de rendez-vous de quinze mois. Les praticiennes citées dans cette enquête relèvent que les femmes consultent davantage pour ces troubles, et attribuent une part de cet écart à la surcharge liée au tiraillement entre vie professionnelle et vie privée.

L'épuisement se mesure aussi par profession. Une étude transversale menée auprès de 525 enseignants du gouvernorat de Sfax, dont 55,6 % de femmes, a trouvé une prévalence de l'épuisement professionnel de 47,2 %. Précision nécessaire : ces données ont été collectées durant l'année scolaire 2020-2021, en pleine pandémie, ce qui interdit de les lire comme un niveau de référence en temps normal.

Le coût pratique compte autant que le diagnostic. Au Maroc, une séance de psychologue se situe couramment entre 300 et 600 dirhams et n'est généralement pas remboursée par l'assurance maladie obligatoire. En Tunisie, une consultation psychiatrique privée se situe autour de 70 à 100 dinars. Dire à une femme qu'elle devrait « prendre du temps pour elle » sans regarder ces chiffres relève de la plaisanterie.

Le développement personnel tient-il ses promesses ?

Sur plusieurs points centraux, non. Et la vérification est facile.

Prenons la règle des 21 jours pour installer une habitude, sans doute l'affirmation la plus répétée du secteur. Elle ne vient d'aucune recherche sur les habitudes. Elle provient d'une observation du chirurgien esthétique Maxwell Maltz, publiée dans un ouvrage de 1960, portant sur le délai d'adaptation psychologique de patients à leur nouveau visage. Le chiffre a traversé soixante ans de littérature de développement personnel en perdant son objet.

La donnée réelle existe. Phillippa Lally, alors à l'University College London, a suivi 96 volontaires adoptant un nouveau comportement quotidien, avec mesure quotidienne de l'automaticité ressentie. Résultats publiés en 2010 dans l'*European Journal of Social Psychology* : une médiane de 66 jours pour atteindre le plateau d'automaticité, avec une dispersion allant de 18 à 254 jours. Manquer un jour ne remettait pas le compteur à zéro. Trois enseignements que le slogan des 21 jours efface : c'est plus long, c'est extrêmement variable d'une personne à l'autre, et l'échec ponctuel n'est pas un échec.

Même prudence sur la pleine conscience. En 2018, une évaluation critique signée par Nicholas Van Dam et une quinzaine de collègues, publiée dans *Perspectives on Psychological Science*, a documenté les faiblesses méthodologiques d'une partie de la littérature sur la méditation et alerté sur le risque que le public soit induit en erreur par une communication excessive. Le sociologue Ronald Purser, professeur à l'université d'État de San Francisco, formule une critique complémentaire sous le terme de McMindfulness : une technique de gestion standardisée, détachée de son cadre d'origine, qui déplace vers l'individu la responsabilité d'une souffrance dont les causes sont sociales.

Ce n'est pas une invitation à jeter la méditation. C'est une invitation à refuser l'équation implicite : si vous êtes épuisée, c'est que vous n'avez pas encore trouvé la bonne technique. Quand 92 % du travail domestique repose sur un seul sexe, la variable explicative n'est pas la respiration.

Conclusion

Il y a une différence entre reconnaître un mécanisme et s'y résigner. Les deux tiers d'automatisme sont une donnée, pas une condamnation. Le tiers restant est le terrain réel : ce sont les moments où l'attention est disponible, et ce sont eux qui déterminent, davantage que le contenu des journées, la sensation d'y être présente.

Ce tiers, pour beaucoup de femmes au Maghreb, est déjà préempté par l'anticipation permanente. Aucune application de méditation ne rendra les 4 heures et 46 minutes quotidiennes. Ce qui les rendrait, ce sont des enquêtes emploi du temps réellement conduites, un partage domestique renégocié dans les foyers, un accès aux soins psychologiques qui ne coûte pas une semaine de salaire. La Tunisie n'a pas mesuré le temps de ses femmes depuis 2005. Habiter sa vie commence peut-être par exiger qu'on la compte.

La Rédaction

L'étoffe ample prise dans le vent

Lire dans le magazine — p. 11