Dar Lella Soltana

Ce que la cour savait faire, et que le béton a désappris

Le 15 juillet 2026, la Société tunisienne de l'électricité et du gaz a procédé à des coupures tournantes pour éviter un effondrement du…

La cour intérieure : ombre, eau, fraîcheur

Le même été, à cinq cents kilomètres de là, des maisons creusées dans la roche de Matmata et des maisons à cour de la médina de Fès traversaient la canicule sans consommer un kilowattheure. Ce constat circule beaucoup en ce moment, souvent sur un mode nostalgique. Il mérite mieux que ça : il mérite des chiffres, et il mérite qu'on regarde aussi ce que ces architectures ne savent pas faire.

Zellige : la géométrie qui habille les murs

Que mesure-t-on exactement quand on dit que les murs épais rafraîchissent ?

On mesure deux choses distinctes : l'amortissement et le déphasage. L'inertie thermique désigne la capacité d'une paroi à stocker la chaleur avant de la restituer. Un mur en pisé de soixante à quatre-vingts centimètres n'empêche pas la chaleur d'entrer, il la retarde. Elle traverse le mur pendant huit à douze heures, et ressort à l'intérieur au milieu de la nuit, au moment où l'air extérieur, en climat aride, est redescendu de quinze degrés. Le mur ne crée pas de fraîcheur, il décale une chaleur dans le temps jusqu'au moment où elle peut être évacuée.

C'est pour cette raison que le dispositif fonctionne au Sahara et beaucoup moins au bord de la mer. Il suppose une amplitude thermique quotidienne forte. À Ghardaïa, dans la vallée du M'Zab, les températures diurnes peuvent atteindre 50 degrés avec une amplitude journalière d'environ 15 degrés : le mur a de quoi se décharger la nuit. À Tunis ou à Alger en août, avec des nuits qui ne descendent plus assez, la décharge nocturne est incomplète et l'inertie finit par jouer contre l'habitant, en maintenant une chaleur accumulée.

Une synthèse de la littérature parue en 2025 dans la revue Energies rapporte le cas de maisons traditionnelles à cour du Sahara tunisien maintenant des températures intérieures d'environ 27 degrés alors que l'extérieur atteignait 49 degrés. L'écart est considérable. Il repose sur la combinaison de trois éléments, jamais sur un seul : masse thermique importante, ouvertures réduites vers l'extérieur, et cour.

Pourquoi la cour n'est pas un ornement

La cour est un moteur, pas une décoration. Le principe est celui du tirage thermique : l'air chaud, plus léger, s'élève et s'échappe par le haut de la cour, ce qui aspire de l'air plus frais depuis les pièces basses et ombragées. La nuit, la cour rayonne vers le ciel et se refroidit plus vite que l'air ambiant ; l'air froid, plus dense, s'y accumule et sert de réserve pour la matinée suivante. Les pièces s'ouvrent sur elle et non sur la rue, ce qui explique la sobriété des façades extérieures dans les médinas de Tunis, de Fès ou d'Alger.

Cette mécanique se pilote, et elle s'est pilotée pendant des siècles au quotidien, très largement par les

Le M'Zab et Fès, deux terrains d'étude plutôt que deux cartes postales

femmes qui tenaient l'espace domestique. Ouvrir au petit matin, fermer avant dix heures, arroser le sol de la cour pour obtenir un refroidissement par évaporation, déplacer la vie de la famille d'une pièce à l'autre selon l'heure et l'orientation : le wast ed-dar tunisien fonctionne parce que quelqu'un le manœuvre. Ce savoir n'était pas consigné dans un manuel d'ingénieur, il se transmettait entre générations de femmes. Sa disparition est un fait technique autant que culturel : une maison bioclimatique mal utilisée perd une part importante de sa performance.

Les travaux récents confirment le mécanisme mais en dessinent aussi les bornes. Une étude publiée en 2025 dans la revue Energies sur les cours à plusieurs niveaux mesure un abaissement de température de l'ordre de 2,15 degrés pour les configurations optimisées. Deux degrés, ce n'est pas anecdotique en climat chaud, mais ce n'est pas non plus le miracle que le récit nostalgique laisse entendre.

La vallée du M'Zab, en Algérie, est probablement le site vernaculaire le plus étudié du Maghreb en physique du bâtiment. Ses cinq ksour, inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, présentent une compacité extrême : ruelles étroites, murs mitoyens, très faible exposition des parois au soleil. Une étude parue en 2025 dans la revue Sustainability s'est intéressée à l'effet de la taille du tissu urbain compact sur le confort thermique à Ghardaïa, confirmant que la performance ne se joue pas à l'échelle de la maison seule mais à celle du quartier. Une maison mozabite isolée au milieu d'un lotissement perdrait une partie de son avantage : elle est calculée pour être serrée contre ses voisines.

À Fès, une évaluation bioclimatique des riads traditionnels de la médina publiée en 2025 a combiné calcul des coefficients de transmission thermique des parois en pisé, tables de Mahoney, diagramme de Givoni et indices de confort PMV et PPD, en confrontant les résultats à la réglementation thermique marocaine. Les auteurs concluent que les stratégies passives de la maison à cour et l'inertie des matériaux locaux améliorent significativement le confort intérieur. La même étude rappelle que Fès connaît des hivers froids, ce qui déplace immédiatement la question : une architecture optimisée contre la chaleur n'est pas automatiquement performante en saison froide.

Dans le Sud tunisien, les habitations troglodytiques de Matmata poussent la logique de l'inertie à son terme en supprimant le mur au profit de la roche elle-même, autour d'un houch central à ciel ouvert qui constitue la seule source de lumière. La presse tunisienne rapportait en janvier 2026 que des familles y résident toujours, une partie des maisons ayant basculé vers un usage touristique, musées ou galeries, qui procure un revenu. Le détail est révélateur : la survie du bâti passe aujourd'hui par une économie qui n'est plus celle de l'habitation.

Ce que l'architecture vernaculaire ne sait pas faire

C'est la partie qu'on escamote le plus souvent. Une revue de littérature publiée en 2023 dans la revue Buildings sur les défis de l'architecture vernaculaire identifie des coûts d'entretien élevés et des réglementations patrimoniales contraignantes parmi les motifs qui poussent les habitants à quitter les maisons traditionnelles pour des logements modernes. Elle souligne aussi la perte du savoir d'entretien : un enduit de terre demande une reprise régulière, et le geste se perd plus vite que le bâtiment.

La géographie de validité est étroite. La même revue met en garde contre l'application directe des stratégies vernaculaires en climat humide ou mixte, où le confort dépend davantage de la ventilation et du contrôle de l'humidité que de la masse. Une étude de 2025 parue dans Scientific Reports, menée par Mohammed A. Aloshan (Université islamique Imam Mohammad Ibn Saud, Riyad) et Kareem M. Aldali (Horus University, Égypte) à partir de près de 29 000 simulations paramétriques, aboutit à un résultat inconfortable pour les partisans d'une lecture magique de la cour : la géométrie de la cour explique moins de 3 % de la variance des performances, très loin derrière le taux de vitrage et la composition de l'enveloppe. En climat chaud et humide, les configurations optimisées pour l'énergie produisaient encore plusieurs centaines d'heures d'inconfort par an. La cour est un outil, pas une garantie.

Il existe enfin une limite que le passé ne pouvait pas anticiper. Une étude publiée en 2026 dans la revue Buildings sur la discontinuité morphologique montre que les projections climatiques font basculer plusieurs régions de désert froid vers un régime de désert chaud, ce qui affaiblit l'hypothèse même sur laquelle repose l'inertie : la décharge nocturne. Autrement dit, le réchauffement est en train de retirer aux murs épais une partie de leur logique physique. La maison de nos grands-mères a été calculée pour un climat qui n'existe plus tout à fait.

Une disparition qui est d'abord un arbitrage économique

La maison à cour n'a pas reculé parce que les gens l'auraient oubliée. Elle a reculé parce qu'elle est devenue économiquement irrationnelle dans le marché foncier actuel. Une cour consomme de l'emprise au sol sans produire de surface vendable. Des travaux publiés en 2025 sur la réactivation de la logique de cour dans l'architecture indienne contemporaine identifient exactement ces freins : le coût du foncier, l'absence d'incitations financières et la priorité donnée à la surface commercialisable sur les espaces communs ou climatiques. La cour finit alors réduite à un atrium ornemental, qui perd à la fois sa performance environnementale et son sens social.

L'histoire retient un précédent qui devrait tempérer tout enthousiasme. Le village de New Gourna, en Égypte, construit de 1946 à 1952 par l'architecte Hassan Fathy en briques de terre crue, devait reloger une communauté installée sur la nécropole de Thèbes. Les habitants ont refusé de s'y installer et Fathy a abandonné le chantier au bout de trois ans. L'UNESCO a lancé en 2009 un projet de sauvegarde du site, largement dégradé et partiellement démoli. La critique la plus dure est venue d'Égypte même : le blog d'architecture Cairobserver rappelait en 2013 que le style Fathy se construit désormais pour une clientèle urbaine aisée, et non pour ceux à qui il était destiné. Une architecture peut être thermiquement juste et socialement mal posée.

Ce précédent ne condamne pas la technique. Il condamne une façon de l'imposer. Des praticiennes de la région travaillent aujourd'hui la terre crue autrement, à partir de ce qui existe déjà plutôt que de villages neufs. L'architecte et anthropologue marocaine Salima Naji, docteure de l'École des hautes études en sciences sociales, bâtit et restaure depuis 2004 en pierre et en briques de terre crue : les greniers collectifs du Sud marocain, appelés igoudar, des ksour, la kasbah d'Agadir Oufella livrée en 2023, un centre d'archives à Tiznit. Elle a reçu le prix européen d'architecture Philippe Rotthier en 2024, puis le Global Award for Sustainable Architecture en 2025. En Algérie, l'architecte Yasmine Terki dirige depuis 2012 le Centre algérien du patrimoine culturel bâti en terre, installé à Timimoun, qui forme artisans et architectes à l'adobe, au pisé et au bloc de terre comprimée, et porte le festival Archi'terre.

Leur travail rencontre pourtant la même résistance économique. Après le séisme du 8 septembre 2023, qui a frappé le plus durement les provinces d'Al Haouz et de Taroudant, deux zones rurales du Haut Atlas où la construction en terre et en pierre est la règle, la terre crue a été accusée de l'effondrement des maisons. Des spécialistes marocains ont corrigé le diagnostic dès les semaines suivantes : le matériau n'était pas en cause, mais l'âge des bâtiments, leur structure et la qualité d'exécution. Bâtir en terre peut répondre aux normes parasismiques, à condition d'y intégrer des chaînages. Le débat n'a pas empêché la reconstruction de se faire largement en ciment. Savoir bâtir en terre ne suffit pas quand le parpaing arrive plus vite et se finance plus facilement.

Les États maghrébins ont pris une autre voie, celle de la réglementation. Le Maroc s'est doté du Règlement thermique de construction (RTCM), entré en vigueur en octobre 2014, élaboré avec l'agence nationale chargée de l'efficacité énergétique et la Direction de la météorologie nationale, et découpant le pays en six zones climatiques représentées par Agadir, Tanger, Fès, Ifrane, Marrakech et Errachidia, sur la base de relevés de 37 stations météorologiques. Les économies attendues vont d'environ 25 kilowattheures par mètre carré et par an à Agadir à 116 à Ifrane, dans un pays où le bâtiment absorbe plus de 30 % de l'énergie nationale. L'Algérie dispose depuis les années 1990 d'un document technique réglementaire thermique, et la Tunisie a rendu des exigences thermiques obligatoires pour les bâtiments tertiaires puis pour le résidentiel collectif à la fin des années 2000. Le texte existe donc dans les trois pays. Le contrôle effectif de son application est une tout autre question, et c'est là que se joue l'essentiel.

Conclusion La Sultane

Il y a une manière paresseuse d'aimer les maisons anciennes : les photographier, s'attendrir, et rentrer dans un appartement climatisé. Il y en a une autre, plus exigeante, qui consiste à retenir le principe plutôt que la forme. Personne ne reconstruira des médinas. Mais l'orientation d'un logement, la profondeur d'un balcon, la protection solaire d'une baie, l'épaisseur d'un mur, la possibilité d'une ventilation traversante la nuit : ce sont des arbitrages qui se posent au moment d'acheter, de louer ou de rénover, et qui pèsent chaque été sur une facture et sur un corps.

Le sujet n'est pas patrimonial, il est budgétaire et politique. Tant qu'un promoteur gagnera davantage à vendre du mètre carré qu'à ménager une cour, et tant qu'un règlement thermique restera un document sans contrôle sérieux, la climatisation continuera de payer la facture de l'architecture. Nos grands-mères ne climatisaient pas parce qu'elles étaient vertueuses. Elles habitaient des maisons qui travaillaient pour elles.

Kahla B.O

Lire dans le magazine — p. 107