Bochra Bel Haj Hmida Une icône du féminisme tunisien

Bochra Bel Haj Hmida est devenue une figure emblématique du mouvement féministe Tunisien. Avocate, membre fondateur de l’ATFD (Association Tunisienne des Femmes Démocrates) dont elle a assuré la présidence sur deux mandats, députée, elle est depuis le 13 Août 2017 à la tête de la commission des libertés individuelles et de l’égalité, chargée de présenter un rapport relatif à l’amélioration des libertés individuelles conformément à la Constitution de 2014 et aux standards internationaux. Elle répond à nos questions.

Sans le savoir encore, Bochra Bel Haj Hmida embrasse sa vocation dès sa tendre enfance «Je jouais l’avocate de ma mère qui ressemblait à beaucoup de femmes de sa génération, nous confie-t-elle. Elle s’est mariée très jeune et devait se soumettre à ma grand-mère, une femme très forte qui a donné naissance à 5 hommes. Dès l’âge de 5 ou 6 ans, je répondais à la place de maman.»

Elle était très consciente des pressions exercées sur les femmes. Peu de temps après, elle découvrira les injustices sociales lorsque sa famille sera dépossédée de ses biens du temps de Ben Saleh. « Sans être riche, on avait un certain confort et du jour au lendemain, on n’avait même plus de quoi acheter un stylo »

Bochra Bel Haj Hmida nous confie : « J’ai décidé de devenir avocate. Cela m’a demandé beaucoup de travail (12 heures par jour pendant plusieurs années.). Je n’avais pas mes entrées, je n’avais pas de réseau. Je me suis débrouillée toute seule pour m’imposer et dès le premier jour on m’avait demandé : « que veux-tu faire de ta vie ? Veux-tu devenir riche ou veux-tu devenir célèbre ?» Je voulais devenir célèbre. Je voulais que tous les tunisiens sachent qu’il y a une avocate du nom de Bochra Bel Hhaj Hmida, qui travaille avec conscience et qui défende les bonnes causes. Je n’ai pas cherché à m’enrichir et avec ça, je reconnais au barreau de m’avoir donné le confort dans lequel je vis aujourd’hui, même si je n’ai pas été très exigeante au niveau des honoraires. Nos rêves prédestinent un peu ce que nous devenons, mais je ne peux pas oublier le rôle déterminant joué par nos professeurs. Certains détruisent et d’autres aident à construire. J’ai eu la chance d’avoir fait deux rencontres dans ma vie : mon professeur de français, une française mariée à un tunisien, qui me donnait chaque jour un livre à lire et mon professeur de philosophie Mme. Faouzia Boujedra d’origine algérienne. Je n’ai pas eu de scolarité régulière et je n’ai pas fait un parcours sans-fautes. J’étais très turbulente et j’avais constamment des heures de colle, des punitions, des retenues. Je passais le dimanche au lycée. J’étais loin d’être une élève modèle. Quand la matière m’intéressait, je travaillais. Autrement, je chahutais. » Elle nous explique devoir beaucoup à ses deux professeures qui ont été interpellées par la nature de ses interventions et qui ont su orienter son énergie débordante. « C’est pour ça que j’appelle toujours les enseignants à prendre conscience de leur rôle car ils peuvent changer la destinée des gens», poursuit-elle.

Elle nous explique avoir eu de nombreuses réactions féministes à l’université, avant de s’engager dans ce mouvement. « J’avais de nombreuses réactions féministes que je ne qualifiais pas encore de telles. Je refusais tout simplement certains comportements de la part de nos camarades, il y avait des comportements misogynes et j’étais d’autant plus choquée que j’évoluais dans un milieu de gauche progressiste. » Un milieu dont elle nous parle ainsi : « Malheureusement, ce qui manque au mouvement progressiste d’une manière générale, à de nombreuses personnes porteuses des valeurs de justice, égalité, dignité humaine, intégrité physique et morale des gens, du respect de l’individu… c’est l’autocritique. On est dans l’autosatisfaction et nous rejetons toujours la responsabilité sur quelqu’un d’autre.»

Dès l’université, BBH a été qualifiée de réformiste. Ils étaient quelques-uns comme ça, un peu idéalistes peut-être, mais toujours pris en tenaille par l’extrême gauche et l’extrême droite. « Quand je vois que les mêmes tendances politiques sont sur les mêmes discours, alors que la situation a beaucoup changé, je me dis que nous avons échoué. »

Quel est le bilan de vos actions depuis la révolution? Et d’ailleurs, considérez-vous que ce qui s’est produit en Tunisie soit une révolution ?

Je considère que ce qui a fait sortir les jeunes dans la rue est un esprit révolutionnaire que Ben Ali avait détecté, dès 2008. D’abord avec les évènements du bassin minier de Gafsa mais surtout à travers la campagne initiée par les jeunes pour dénoncer la censure Nhar Ala Ammar. L’élan était certainement révolutionnaire. Je ne sais pas ce qui s’est passé, le 13 et le 14 janvier 2011. Mais l’élan révolutionnaire porté par les jeunes était bien là. Cet élan se poursuit aujourd’hui encore. Je pense avoir participé à ma manière, je ne me suis jamais cachée. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou pas, la situation des femmes a évolué. Grâce à mon rôle de députée au parlement, j’ai réussi à contribuer au succès de certaines choses. D’ailleurs il faut savoir qu’il y a une réelle solidarité féminine sur de nombreuses questions, tous courants confondus. J’étais présente dans les manifestations. J’étais très impliquée avec les jeunes, notamment en les encourageant dans l’action politique et associative. J’étais très présente dans les médias pour contrecarrer certaines propositions (la chariaa ou la notion de complémentarité). J’ai adhéré à deux partis politiques, le premier Ettakattol, m’avait profondément déçu en négociant secrètement pour rejoindre la Troïka et le deuxième Nida Tounès dont je suis démissionnaire. Pour moi, il est inadmissible qu’un pays comme le nôtre, qui a l’opportunité de construire une démocratie, soit gouverné par un parti conservateur par absence de choix. Le parti conservateur a 30 ans d’existence et d’expérience alors que les forces progressistes, beaucoup plus nombreuses, sont incapables de s’unir.

Que pensez-vous du désengagement politique des jeunes ?

Je le comprends, mais je ne l’accepte pas. La classe politique est en rupture avec les jeunes. Elle ne les représente pas et ne donne pas une belle image qui corresponde à l’idéalisme des jeunes. Mais ce n’est pas en restant politiquement désengagés que les choses vont changer.Par contre, ils sont très actifs dans la vie culturelle et la vie associative. Les jeunes doivent s’imposer, avoir de la créativité. Ils doivent être unis entre eux. Le fait qu’ils soient divisés dans les partis encourage les moins jeunes à être plus attachés à leurs postes de pouvoir dont ils ne parviennent pas à se séparer.

Il faut dire que lorsque les jeunes se sont engagés, ils n’ont pas trouvé de soutien auprès des leaders historiques…

Les leaders historiques ne sont pas les seuls responsables. Même ceux qui ont émergé après la révolution n’ont pas su les recruter. Quand la personne responsable de l’encadrement des jeunes s’installe dans un bureau très luxueux, dont les portes sont fermées et auquel les jeunes n’accèdent pas… On installe une barrière physique qui se transpose aux autres niveaux et ce, en dépit de l’existence d’une véritable dynamique des jeunes. Dans les pays anglophones, les jeunes sont impliqués, même si on leur fait faire des photocopies ou qu’on leur demande de distribuer des yers ou d’acheter le café. Parce qu’à côté, ils sont très valorisés. On les écoute, on leur donne la possibilité de s’af rmer et on les laisse montrer de quoi ils sont capables. On prend en compte leur créativité, leurs points de vue, leurs innovations.

Parlez-nous de votre travail à la tête de la commission des libertés individuelles et de l’égalité

Elle a été crée le 13 août 2017 par un décret présidentiel. Aujourd’hui, on travaille sur la question de l’égalité, l’héritage un point très épineux encore. C’est une démarche très courageuse de la part du Président de la République. La question de l’égalité de l’héritage se pose depuis les années 1930 avec Tahar Hadded. Les femmes démocrates l’ont soulevée à la n des années 90. Aujourd’hui, sur certaines questions, nous avons beaucoup évolué avec la loi intégrale, avec le droit des femmes de voyager avec leurs enfants sans l’autorisation paternelle, avec la loi condamnant le traite humaine (une loi dont on ne parle pas suffisamment d’ailleurs). Ce qui nous manque encore c’est la représentation des femmes au sein du gouvernement. La lutte pour le pouvoir est tellement féroce que les femmes ont tendance à lâcher trop vite, d’autant qu’on s’en prend toujours à elles, à leurs vies, à leurs personnes. Quand on est attaquée en tant que femme, on est traitée de tous les noms. Durant ma première campagne électorale, on a collé dans l’enceinte d’une mosquée, une affiche incitant à ne pas voter pour moi en me traitant de P**e. Dans une mosquée, imaginez! Mais je pense qu’il faut pousser les femmes à s’endurcir. Aujourd’hui, quand on m’insulte ou qu’on me diffame, je ne me mets plus en colère. J’essaye de parler avec les gens dans l’espoir de les voir devenir moins super ciels. Parfois ça marche, comme ce garçon extrémiste, avec qui je me suis liée d’amitié. Je pense que le dialogue est très important surtout quand on est face à un jeune. On peut lui expliquer qu’il est possible et même normal de ne pas être d’accord. Mais les femmes connaissent souvent des compagnes de dénigrement injuste et très virulentes, dans ces cas-là, il ne suf t pas de simplement les soutenir, il faut faire preuve d’une véritable solidarité. Voyez comment on se moque de l’apparence et des vêtements des femmes issues de Nahdha. Pourtant, je connais beaucoup d’hommes de notre milieu qui sont très mal habillés et qui ne sont pas très beaux. Pourquoi dénigrer un adversaire. Les clivages avec les islamistes ne doivent pas être gérés par la confrontation entre les personnes mais sur la base des projets.

Quelles sont vos prochaines actions ?

Le travail que nous faisons à la commission des libertés individuelles et des égalités est très important et pourrait constituer une grande avancée pour la Tunisie. La prochaine étape consiste à présenter un rapport au Président de la République avec une partie appelée argumentaire où on explique nos choix. Le Président de la République a raison de penser que le statut des femmes a évolué et qu’il faudrait donc changer les lois. Ainsi, nous allons présenter des propositions de réformes de lois. C’est le projet le plus important de ma vie. J’ai la responsabilité, avec le président de la République, les autres membres de la commission et toutes les personnes qui soutiennent ce projet, de le faire aboutir. Il y a une loi qui a été évoquée au sujet de la traite des humains et je vois que les gens ne sont pas au courant. Chaque fois qu’une femme de ménage est exploitée, les gens disent qu’il n’y a pas de loi. Non, la loi existe. Maintenant les personnes doivent apprendre à signaler l’exploitation physique ou sexuelle des femmes et des enfants. Il y a des lois qui les protègent et dont on ne parle pas assez. Il y a aujourd’hui une instance qui veille à l’application de cette loi et qui est entrain de préparer des rapports. On parle de la traite des humains. Mais souvent les premières victimes sont les enfants et les femmes, parce qu’ils constituent le noyau le plus vulnérable et sont donc facilement exploitable pour gagner de l’argent. C’est le cas des samsara qui font travailler les enfants dans les maisons. C’est le cas des agences qui emmènent les lles pour soi-disant travailler dans les pays du golf alors qu’elles finissent prisonnières de réseaux de prostitution. Des études ont été faites par l’OIT, l’organisation internationale du travail et l’instance va présenter un rapport annuel au sujet de la traite des humains. L’exploitation des enfants est banalisée en Tunisie: la vente de pain ou de machmoums par les garçons dans les croisements, les petites lles qui font le ménage dans les maisons, alors qu’il y a quelqu’un qui gagne de l’argent derrière.

Vous qui étiez membre fondateur de l’ATFD (association tunisienne des femmes démocrates) et en avez été présidente pendant 2 mandats, selon vous, peut-on parler, aujourd’hui encore, d’hostilité envers les féministes ?

Le féminisme est un mouvement qui refuse toute forme d’inégalité et la forme la plus ancrée dans la société et dans les mentalités est l’inégalité hommes/femmes. Elle se rapporte à tout : vie professionnelle, familiale, politique. Donc c’est un projet de société. Ben Ali le savait. D’ailleurs un jour il l’avait dit : le parti d’opposition le plus redoutable est celui des femmes démocrates. Les pays qui ont réduit les inégalités hommes/femmes sont les pays qui ont résolu les autres problèmes et autres inégalités (handicap physique, différence de couleur de peau). L’inégalité hommes/ femmes est la forme de discrimination la plus forte et qui mettra le plus de temps à être résolue. Toute cette résistance est normale et naturelle.

Qu’avez-vous appris de l’ARP et êtes-vous prête à renouveler l’expérience ?

Je ne suis pas prête à renouveler cette expérience, même si elle était enrichissante. En obtenant mon diplôme d’avocate j’ai cherché un bureau pour faire mon stage et j’ai rencontré par hasard une plaque sur laquelle un nom était inscrit: Ridha Kehya. Le nom m’a plu, alors j’ai demandé à faire mon stage chez lui et il a accepté. Il était député Déstourien et moi j’étais opposante. Avec cela il m’a fait travaillé sur certaines questions, je donnais mon avis sur certains rapports ou certaines études. Il avait même subi des pressions à cause de moi. Je rêvais de devenir députée dans un pays démocratique. J’ai donc réalisé mon rêve. J’ai appris beaucoup de choses au sein de l’ARP et notamment que les progressistes et les conservateurs ne se trouvent pas dans un seul camp.

Qu’avez-vous appris sur vos opposants et que vous ignoriez avant ?

J’ai toujours eu une approche individuelle et je n’ai jamais confondu les personnes avec leurs choix politiques ou leurs partis. Je n’ai rien découvert de nouveau sur les partis conservateurs, mais j’ai fait des découvertes sur les individus. J’ai découvert qu’on pouvait appartenir à des camps différents et se respecter. On peut se respecter dans la différence. La constitution d’aujourd’hui prévoit que les acquis doivent être non seulement maintenus mais renforcés. Les femmes sont vulnérables par leurs situations économiques. Elles ne sont pas autonomes. C’est pour cela je pense que la question de l’héritage se pose de manière récurrente: c’est avant tout une question économique, même si elle a un aspect religieux pour certains. C’est un problème que les femmes issues des milieux ruraux et des régions les plus reculées connaissent notamment avec la question du domicile et du foyer familial. Les femmes qui ne se marient pas, les femmes divorcées et les veuves ont un problème de foyer car elles peuvent se retrouver du jour au lendemain sans rien. Il y a également le problème de l’inégalité salariale, pourtant interdite par la loi, et pratiquée dans le secteur agricole. Les hommes, qui ont pourtant déserté ce secteur, sont rémunéré à 35 DT quand les femmes n’obtiennent pas plus de 20 DT. Cette inégalité est interdite par la nouvelle loi et est considérée comme une violence à l’égard des femmes.

Le mot de la fin

Je suis peut-être naïve, mais la Tunisie pourrait devenir le plus beau pays du monde avec un véritable engagement contre la corruption et avec l’éducation aux droits humains.